Louisiana Anthology
Joseph Déjacques.
L’Humanisphère.
Le but de notre Société des Temps Nouveaux est de publier tous les ouvrages qui ont eu leur part d’influence dans le développement de l’idéal anarchique. À ce titre, l’Humanisphère de Déjacque est une des œuvres qui méritent le plus d’être placées dans notre bibliothèque.
En effet, Déjacque fut un anarchiste de la veille, un anarchiste
avant le nom;
depuis les journées de juin, où il combattit au rang
des insurgés, et sans doute bien auparavant, quoiqu’il ne soit connu
que dès cette époque, il ne cessa de protester par les paroles et par
les actes contre la réaction bourgeoise;
il comprenait qu’une
république ainsi dirigée devait fatalement aboutir au Coup d’État. Exilé
alors, non sans avoir connu les procès politiques, la prison, les
persécutions de toute sorte, il continua dans les journaux anglais,
belges, américains, à défendre les idées libertaires, n’hésitant pas à
contredire, en d’ardentes polémiques, ses frères proscrits,
Ledru-Rollin, Proudhon même, auquel il ne pardonnait pas d’exclure la
femme de la cité anarchique. 4
Il était poète et ses vers, d’une âpre éloquence, n’avaient,
comme sa prose, d’autre but que la propagande révolutionnaire à laquelle
il consacrait tout le produit de son travail. Ce fut pendant les années
1858 et 1859 qu’il publia l’Humanisphère « Utopie anarchiste », dans le Libertaire, journal du Mouvement Social,
qui paraissait à New-York, édité, rédigé, administré, expédié par le
seul Déjacque. On y trouve de nombreux articles très intéressants de
propagande et de principes, ainsi que de remarquables poésies empreintes
d’un idéal élevé de justice et de liberté.
Le temps ne nous paraît pas encore être venu de publier l’Humanisphère
en son entier. L’édition actuelle présentera quelques omissions, par la
raison très simple que certains passages risqueraient d’être faussement
interprétés;
sans parler de ceux qui lisent avec le parti-pris de
trouver dans les ouvrages le mal qu’ils y cherchent, tous les lecteurs
n’ont pas cette belle philosophie qui permet de comprendre de très haut
la pensée d’autrui, tout en gardant la sérénité de la sienne. Un jour
viendra où l’œuvre de Déjacque sera librement publiée jusqu’à la
dernière ligne.
5
L’Humanisphère
Utopie : « Rêve non réalisé, mais non pas irréalisable ».
Anarchie : « Absence de gouvernement ».
Les révolutions sont des conservatismes
(P.-J. Proudhon)
Il n’y a de vraies révolutions que les révolutions d’idées.
(Jouffroy)
Faisons des mœurs et ne faisons plus de lois.
(Émile de Girardin)
Réglez vos paroles et vos actions comme devant être jugées par la loi de la liberté.…
Tenez-vous donc fermes dans la liberté à l’égard de laquelle le Christ vous a
affranchis et ne vous soumettez plus au joug de la servitude
Car nous n’avons pas à combattre contre le Sang et la Chair,
mais
contre les « principautés », contre les
« puissances », contre les « seigneurs du monde »,
gouverneurs des ténèbres de ce siècle.
(L’apôtre Saint-Paul)
Ce livre n’est point une œuvre littéraire, c’est une œuvre infernale, le cri d’un esclave rebelle.
Comme le mousse de la Salamandre, ne pouvant, dans ma faiblesse individuelle, terrasser
6
tout
ce qui, sur le navire de l’ordre légal, me domine et me maltraite, —
quand ma journée est faite dans l’atelier, quand mon quart est fini sur
le pont, je descends nuitamment à fond de cale, je prends possession de
mon coin solitaire;
et, là, des dents et des ongles, comme un rat
dans l’ombre, je gratte et je ronge les parois vermoulues de la vieille
société. Le jour, j’utilise encore mes heures de chômage, je m’arme
d’une plume comme d’une vrille, je la trempe dans le fiel en guise de
graisse, et, petit à petit, j’ouvre une voie chaque jour plus grande au
flot novateur, je perfore sans relâche la carène de la Civilisation.
Moi, infime prolétaire, à qui l’équipage, horde d’exploiteurs, inflige
journellement le supplice de la misère aggravée des brutalités de l’exil
ou de la prison, j’entr’ouvre l’abîme sous les pieds de mes meurtriers,
et je passe le baume de la vengeance sur mes cicatrices toujours
saignantes. J’ai l’œil sur mes maîtres. Je sais que chaque jour me
rapproche du but;
qu’un formidable cri, — le sinistre sauve qui peut ! — va bientôt retentir au plus fort de leur joyeuse ivresse. Rat-de-cale, je
prépare leur naufrage;
ce naufrage peut seul mettre fin à mes
maux comme aux maux de mes semblables. Vienne la révolution, les
souffreteux n’ont-ils pas, pour biscuit, des idées en réserve, et, pour
planche de salut, le socialisme ! 7
Ce livre n’est point écrit avec de l’encre;
ses pages ne sont point des feuilles de papier.
Ce livre, c’est de l’acier tourné en in-8o
et chargé de fulminate d’idées. C’est un projectile autoricide que je
jette à mille exemplaires sur le pavé des civilisés. Puissent ses éclats
voler au loin et trouer mortellement les rangs des préjugés. Puisse la
vieille société en craquer jusque dans ses fondements !
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • •
C’est qu’aujourd’hui, sachez-le, sous leur carcan de fer, sous
leur superficielle torpeur, les multitudes sont composées de grains de
poudre;
les fibres des penseurs en sont les capsules. Aussi,
n’est-ce pas sans danger qu’on écrase la liberté sur le front des
sombres foules. Imprudents réacteurs ! — Dieu est Dieu, dites-vous.
Oui, mais Satan est Satan !… Les élus du veau-d’or sont peu
nombreux, et l’enfer regorge de damnés. Aristocrates, il ne faut
8
pas jouer avec le feu, le feu de l’enfer, entendez-vous !…
Ce livre n’est point un écrit, c’est un acte. Il n’a pas été
tracé par la main gantée d’un fantaisiste;
il est pétri avec du
cœur et de la logique, avec du sang et de la fièvre. C’est un cri
d’insurrection, un coup de tocsin tinté avec le marteau de l’idée à
l’oreille des passions populaires. C’est de plus un chant de victoire,
une salve triomphale, la proclamation de la souveraineté individuelle,
l’avènement de l’universelle liberté;
c’est l’amnistie pleine et
entière des peines autoritaires du passé par décret anarchique de
l’humanitaire Avenir.
Ce livre, c’est de la haine, c’est de l’amour !…
9
« Connais-toi toi-même ».
La science sociale procède par inductions et par déductions, par
analogie. C’est par une série de comparaisons qu’elle arrive à la
combinaison de la vérité.
Je procéderai donc par analogie.
Je tâcherai d’être laconique. Les gros volumes ne sont pas
ceux qui en disent le plus. De préférence aux longues dissertations, aux
pédagogies classiques, j’emploierai la phrase imagée, elle a l’avantage
de pouvoir dire beaucoup en peu de mots.
Je suis loin d’avoir la science infuse. J’ai lu un peu,
observé davantage, médité beaucoup. Je suis, je crois, malgré mon
ignorance dans un des milieux les plus favorables pour résumer les
besoins de l’humanité. J’ai toutes les passions, bien que je ne puisse
les satisfaire, celle de l’amour et celle de la haine, la passion de
l’extrême luxe et celle de l’extrême simplicité. Je comprends tous les
appétits, ceux du 10cœur
et du ventre, ceux de la chair et de l’esprit. J’ai du goût pour le
pain blanc et même aussi pour le pain noir, pour les discussions
orageuses et aussi pour les douces causeries. Toutes les soifs physiques
et morales je les connais, j’ai l’intuition de toutes les
ivresses;
tout ce qui surexcite ou qui calme a pour moi des
séductions : le café et la poésie, le champagne et l’art, le vin et
le tabac, le miel et le lait, les spectacles, le tumulte et les
lumières, l’ombre, la solitude et l’eau pure. J’aime le travail, les
forts labeurs;
j’aime aussi les loisirs, les molles paresses. Je
pourrais vivre de peu et me trouver riche, consommer énormément et me
trouver pauvre. J’ai regardé par le trou de la serrure dans la vie
privée de l’opulence, je connais ses serres-chaudes et ses salons
somptueux;
et je connais aussi par expérience le froid et la
misère. J’ai eu des indigestions
et j’ai eu faim. J’ai mille caprices et pas une jouissance. Je suis
susceptible de commettre parfois ce que l’argot des civilisés flétrit du
nom de vertu, et le plus souvent encore ce qu’il honore du nom de
crime. Je suis l’homme le plus vide de préjugés et le plus rempli de
passions que je connaisse;
assez orgueilleux pour n’être point
vaniteux, et trop fier pour être hypocritement modeste. Je n’ai qu’un
visage, mais ce visage est mobile comme la physionomie de l’onde;
au moindre souffle, il passe 11d’une
expression à une autre, du calme à l’orage et de la colère à
l’attendrissement. C’est pourquoi, passionnalité multiple, j’espère
traiter avec quelque chance de succès de la société humaine, attendu
que, pour en bien traiter, cela dépend autant de la connaissance qu’on a
des passions de soi-même, que de la connaissance qu’on a des passions
des autres.
Le monde de l’anarchie n’est pas de mon invention, certes, pas
plus qu’il n’est de l’invention de Proudhon ni de Pierre ni de Jean.
Chacun en particulier n’invente rien. Les inventions sont le résultat
d’observations collectives;
c’est l’explication d’un phénomène,
une égratignure faite au colosse de l’inconnu, mais c’est l’œuvre de
tous les hommes et de toutes les générations d’hommes liés ensemble par
une indissoluble solidarité. Or, s’il y a invention, j’ai droit tout au
plus à un brevet de perfectionnement. Je serais médiocrement flatté que
de mauvais plaisants voulussent m’appliquer sur la face le titre de chef
d’école. Je comprends qu’on expose des idées se rapprochant ou
s’éloignant plus ou moins des idées connues. Mais ce que je ne comprends
pas c’est qu’il y ait des hommes pour les accepter servilement, pour se
faire les adeptes quand même du premier penseur venu, pour se modeler
sur ses manières de voir, le singer dans ses moindres détails et
endosser, comme un soldat ou 12un
laquais, son uniforme ou sa livrée. Tout au moins ajustez-les à votre
taille;
rognez-les ou élargissez-les, mais ne les portez pas tels
quels, avec des manches trop courtes ou des pans trop longs. Autrement
ce n’est pas faire preuve d’intelligence, c’est peu digne d’un homme qui
sent et qui pense, et puis c’est ridicule.
L’autorité aligne les hommes sous ses drapeaux par la
discipline, elle les y enchaîne par le code de l’orthodoxie militaire,
l’obéissance passive;
sa voix impérieuse commande le silence et
l’immobilité dans les rangs, l’autocratique fixité.
La Liberté rallie les hommes à sa bannière par la voix du
libre examen;
elle ne les pétrifie pas sur la même ligne. Chacun
se range où il lui plaît et se meut comme il l’entend. La Liberté
n’enrégimente pas les hommes sous la plume d’un chef de secte :
elle les initie au mouvement des idées et leur inculque le sentiment de
l’indépendance active. L’autorité, c’est l’unité dans
l’uniformité ! La Liberté, c’est l’unité dans la diversité. L’axe
de l’autorité, c’est la knout-archie. L’anarchie est l’axe de la liberté.
Pour moi, il s’agit bien moins de faire des disciples que de
faire des hommes, et l’on n’est homme qu’à la condition d’être soi.
Incorporons-nous les idées des autres et incarnons nos 13idées
dans les autres;
mêlons nos pensées, rien de mieux;
mais
faisons de ce mélange une conception désormais nôtre. Soyons une œuvre
originale et non une copie. L’esclave se modèle sur le maître, il imite.
L’homme libre ne produit que son type, il crée.
Mon plan est de faire un tableau de la société telle que la
société m’apparaît dans l’avenir : la liberté individuelle se
mouvant anarchiquement dans la communauté sociale et produisant
l’harmonie.
Je n’ai nullement la prétention d’imposer mon opinion aux
autres. Je ne descends pas du nuageux Sinaï. Je ne marche pas escorté
d’éclairs et de tonnerres.
Je ne suis pas envoyé par l’autocrate de tous les univers pour révéler
sa parole à ses très-humbles sujets et publier l’ukase impérial de ses
commandements. J’habite les gouffres de la société;
j’y ai puisé
des pensées révolutionnaires, et je les épanche au dehors en déchirant
les ténèbres. Je suis un chercheur de vérités, un couveur de progrès, un
rêveur de lumières. Je soupire après le bonheur et j’en évoque l’idéal.
Si cet idéal vous sourit, faites comme moi, aimez-le. Si vous lui
trouvez des imperfections, corrigez-les. S’il vous déplaît ainsi,
créez-vous en un autre. Je ne suis pas exclusif, et j’abandonnerai
volontiers le mien pour le vôtre, si le vôtre me semble plus parfait.
Seulement, je ne 14vois
que deux grandes figures possibles;
on peut en modifier
l’expression, il n’y a pas à en changer les traits : c’est la
liberté absolue ou l’autorité absolue. Moi, j’ai choisi la liberté.
L’autorité, on l’a vue à l’œuvre, et ses œuvres la condamnent. C’est une
vieille prostituée qui n’a jamais enseigné que la dépravation et n’a
jamais engendré que la mort. La liberté ne s’est encore fait connaître
que par son timide sourire. C’est une vierge que le baiser de l’humanité
n’a pas encore fécondée;
mais, que l’homme se laisse séduire par
ses charmes, qu’il lui donne tout son amour, et elle enfantera bientôt
des générations dignes du grand nom qu’elle porte.
Infirmer l’autorité et critiquer ses actes ne suffit pas. Une
négation, pour être absolue, a besoin de se compléter d’une affirmation.
C’est pourquoi j’affirme la liberté, pourquoi j’en déduis les
conséquences.
Je m’adresse surtout aux prolétaires, et les prolétaires sont
pour la plupart encore plus ignorants que moi;
aussi, avant d’en
arriver à faire l’exposé de l’ordre anarchique, peinture qui sera pour
ce livre le dernier coup de plume de l’auteur, il est nécessaire
d’esquisser l’historique de l’Humanité. Je suivrai donc sa marche à
travers les âges dans le passé et dans le présent et je l’accompagnerai
jusque dans l’avenir. 15
Dans cette esquisse j’ai à reproduire un sujet touché de main
de maître par un grand artiste en poésie. Je n’ai pas son travail sous
la main;
et l’eussé-je, je relis rarement un livre, je n’en ai
guère le loisir ni le courage. Ma mémoire est toute ma bibliothèque, et
ma bibliothèque est souvent bien en désordre. S’il m’échappait des
réminiscences, s’il m’arrivait de puiser dans mes souvenirs, croyant
puiser dans mon propre fonds, je déclare du moins que ce serait sans le
savoir et sans le vouloir. J’ai en horreur les plagiaires. Toutefois, je
suis aussi de l’avis d’Alfred de Musset, je puis penser ce qu’un autre a
pensé avant moi. Je désirerais une chose, c’est que ceux qui n’ont pas
lu le livre d’Eugène Pelletan, le Monde marche, voulussent
bien le lire avant de continuer la lecture du mien. L’œuvre du brillant
écrivain est tout un musée du règne de l’humanité jusqu’à nos jours,
magnifiques pages qu’il est toujours bon de connaître, et qui seront
d’un grand secours à plus d’un civilisé, accoudé devant mon ouvrage,
non-seulement pour suppléer à ce qu’il y manque, mais encore pour aider à
en comprendre les ombres et les clairs.
Et maintenant, lecteur, si tu veux faire route avec moi, fais provision d’intelligence, et en marche !
16
« Si
on leur dit (aux civilisés) que notre tourbillon d’environ deux cents
comètes et planètes est l’image d’une abeille occupant une alvéole dans
la ruche;
que les autres étoiles fixes, entourées chacune d’un
tourbillon, figurent d’autres planètes, et que l’ensemble de ce vaste
univers n’est compté à son tour que pour une abeille dans une ruche
formée d’environ cent mille univers sidéraux, dont l’ensemble est un
Binivers, qu’ensuite viennent les
Trinivers
formés de plusieurs milliers de binivers et ainsi de suite;
enfin, que chacun de ces univers, binivers, trinivers est une créature
ayant comme nous son âme, ses phases de jeunesse et vieillesse, mort et
naissance……;
ils ne laisseront pas achever ce sujet, ils crieront à
la démence, aux rêveries gigantesques;
et pourtant ils posent en
principe l’analogie universelle ! »
(Ch. Fourier)
On connaît la physionomie de la Terre, sa conformation externe. Le
crayon, le pinceau, la plume en ont retracé les traits. Les toiles des
artistes et les livres des poètes l’ont prise à son berceau et nous
l’ont fait voir enveloppée d’abord des langes de l’inondation, toute
molle encore et avec la teigne des premiers jours;
puis se
raffermissant et se couvrant d’une chevelure végétative, animant ses
sites, s’embellissant au fur et à mesure qu’elle avançait dans la vie. 17
On connaît aussi sa conformation interne, sa
physiologie;
on a fait l’anatomie de ses entrailles. Les fouilles
ont mis à nu sa charpente osseuse à laquelle on a donné le nom de
minéral;
ses artères, où l’eau circule, ses intestins enduits
d’une mucosité de feu.
Mais son organisme psychologique, qui s’en est occupé ?
Personne. Où est chez elle le siége de la pensée ? où est placé son
cerveau ? On l’ignore. Et cependant les globes, pour être d’une
nature différente de la nôtre, n’en sont pas moins des êtres mouvants et
pensants. Ce que nous avons pris jusqu’ici pour la surface de la terre,
en est-il bien réellement la surface ? Et en la dépouillant, en la
scalpant des atmosphères qui l’enveloppent, ne mettons-nous pas à vif
sa chair et ses fibres, ne lui entamons-nous pas le cervelet jusqu’à la
moëlle, ne lui arrachons-nous pas les os avec la peau ?
Qui sait si, pour le globe terrestre qui, lui aussi, est un être
animé et dont l’étude zoologique est si loin d’être achevée, qui sait si
l’humanité n’est pas la matière de sa cervelle ? Si l’atôme humain
n’est pas l’animalcule de la pensée, la molécule de l’intelligence
planétaire fonctionnant sous le vaste crâne de ses 18cercles
atmosphériques ? Connaît-on quelque chose à la nature de ses sens
intimes ? Et qu’y aurait-il d’étrange à ce que toutes nos actions
sociales, fourmillement de sociétés homonculaires, fussent les idées ou
les rêves qui peuplent d’un pôle à l’autre le front du globe ?
Je ne prétends pas résoudre de prime abord la question,
l’affirmer ou l’infirmer absolument. Je n’ai certainement pas assez
médité sur ce sujet. Seulement, je pose la chose sous forme
interrogative, afin de provoquer des recherches, une réponse. Cette
réponse peut-être bien la ferai-je moi-même. Il ne me paraît pas sans
intérêt de s’occuper de l’organisme intellectuel de l’être au sein
duquel nous avons pris naissance, pas plus qu’il ne me paraît sans
intérêt de s’occuper de son organisme corporel. Pour qui veut étudier la
zoologie des êtres, animaux ou planètes, la psychologie est inséparable
de la physiologie.
Ce prologue terminé, laissons la terre rouler sur son axe et
graviter vers son soleil, et occupons-nous du mouvement de l’humanité et
de sa gravitation vers le progrès.
19
Un
crétin ! c’est-à-dire un pauvre être déprimé, craintif et
nain;
une matière qui se meut ou un homme qui végète, une créature
disgraciée qui se gorge de végétaus aqueux, de pain noir et d’eau
crue;
— nature sans industrie, sans idées, sans passé, sans
avenir, sans forces;
— infortuné qui ne reconnaît pas ses
semblables, qui ne parle pas, qui reste insensible au monde extérieur,
qui naît, croît et meurt à la même place, misérable comme l’amer lichen
et les chênes noueux.
Oh !
c’est un affreux spectacle que de voir l’homme ainsi accroupi dans la
poussière, la tête inclinée vers le sol, les bras pendants, le dos
courbé, les jambes fléchies, les yeux clairs ou ternes, le regard vague
ou effrayant de fixité, sachant à peine tendre la main au passant;
— avec des joues infiltrées, de longs doigts et de longs pieds, des
cheveux hérissés comme le pelage des fauves, un front fuyant ou rétréci,
une tête aplatie, et une face de singe.
Que notre corps est imperceptible au milieu de l’univers, s’il n’est
pas grandi par notre savoir ! Que les premiers hommes étaient
tremblants en face des eaux débordées et des pierres rebelles !
Comme les grandes
20
Alpes
rapetissent le montagnard du Valais ! Comme il rampe lentement, de
leurs pieds à leurs têtes, par des sentiers à peine praticables !
On dirait qu’il a peur d’éveiller des colères souterraines. Ver de
terre, ignorant, esclave, crétin, l’homme serait tout cela aujourd’hui
s’il ne s’était jamais révolté contre la force. Et le voilà superbe,
géant, Dieu, parce qu’il a tout osé !
Et
l’homme lutterait encore contre la Révolution ! Le fils maudirait
sa mère. Moïse, sauvé des eaux, renierait la noble fille de
Pharaon ! Cela ne peut pas être. Au Dieu du ciel, à la Fatalité, la
Foudre aveugle : au Dieu de la terre, à l’homme libre, la
Révolution qui voit clair. Feu contre feu, éclairs contre éclairs,
déluge contre déluge, lumière contre lumière. Le ciel n’est pas si haut
que nous ne puissions déjà le voir;
et l’homme atteint tôt ou tard
tout ce qu’il convoite !
(Ernest Cœurderoy)
« Le monde marche. »
(E. Pelletan)
Le monde marche, comme dit Pelletan, belle plume, mais plume
bourgeoise, plume girondine, plume de théocrate de l’intelligence. Oui,
le monde marche, marche, et marche encore. D’abord il a commencé par
ramper, la face contre terre, sur les genoux et les coudes, fouillant
avec son groin la terre encore détrempée d’eau diluvienne, et il s’est
nourri de tourbe. La végétation lui souriant, il s’est soulevé sur ses
mains et sur ses pieds, et il a brouté avec le muffle les touffes
d’herbes et l’écorce des arbres. Accroupi au pied de 21l’arbre
dont le haut jet sollicitait ses regards, il a osé lever la tête;
puis il a porté les mains à la hauteur de ses épaules, puis enfin il
s’est dressé sur ses deux pieds, et, du haut de sa stature, il a dominé
du poids de sa prunelle tout ce qui le dominait l’instant d’auparavant.
Alors, il a eu comme un tressaillement de fierté, lui, encore si faible
et si nu. C’est qu’il venait de s’initier à la hauteur de sa taille
corporelle. C’est que le sang qui, dans l’allure horizontale de l’homme[1],
lui bourdonnait dans les oreilles, et l’assourdissait, lui injectait
les yeux et l’aveuglait, lui inondait le cerveau et l’assourdissait, ce
sang, reprenant son niveau, comme, après le déluge, les eaux fluviales,
les eaux océanides, ce sang venait refluer dans ses artères naturelles
par la révolution de l’horizontalité à la verticalité humaine, 22débarrassant
son front d’une tempe à l’autre, et découvrant, pour la fécondation, le
limon de toutes les semences intellectuelles.
Jusque là l’animal l’humain n’avait été qu’une brute entre les
brutes;
il venait de se révéler homme. La pensée s’était fait
jour;
elle était encore à l’état de germe, mais le germe contenait
les futures moissons… L’arbre à l’ombre duquel l’homme s’était dressé
portait des fruits;
il en prit un avec la main, la main… cette
main qui jusqu’alors n’avait été pour lui qu’une patte et ne lui avait
servi à autre chose qu’à se traîner, à marcher, maintenant elle va
devenir le signe de sa royale animalité, le sceptre de sa terrestre
puissance. Ayant mangé les fruits à sa portée, il en aperçoit que son
bras ne peut atteindre. Alors, il déracine une jeune pousse, il allonge
au moyen de ce bâton son bras à la hauteur du fruit et le détache de sa
branche. Ce bâton lui servira bientôt pour l’aider dans sa marche, pour
se défendre contre les bêtes fauves ou pour les attaquer. Après avoir
mordu au fruit, il veut mordre à la chair : et le voilà parti à
chasser;
et comme il a cueilli la pomme, le voilà qui tue le
gibier. Et il se fait une fourrure avec des peaux de bêtes, un gîte avec
des branches et des feuilles d’arbres, ces arbres dont, hier, il
broutait le tronc et dont il escalade aujourd’hui les plus hautes cimes
pour y dénicher les œufs ou les petits des 23oiseaux.
Ses yeux, qu’il tenait collés sur la croûte du sol, contemplent
maintenant avec majesté l’azur et toutes les perles d’or de son
splendide écrin. C’est sa couronne souveraine à lui, roi parmi tout ce
qui respire, et à chacun de ces joyaux célestes, il donne un nom, une
valeur astronomique. À l’instinct qui vagissait en lui a succédé
l’intelligence qui balbutie encore et parlera demain. Sa langue s’est
déliée comme sa main et toutes deux fonctionnent à la fois. Il peut
converser avec ses semblables et joindre sa main à leur main, échanger
avec eux des idées et des forces, des sensations et des sentiments.
L’homme n’est plus seul, isolé, débile, il est une race;
il pense
et il agit, et il participe par la pensée et par l’action à tout ce qui
pense et agit chez les autres hommes. La solidarité s’est révélée à lui.
Sa vie s’en est accrue : il vit non plus seulement dans son
individu, non plus seulement dans la génération présente, mais dans les
générations qui l’ont précédé, dans celles qui lui succéderont. Reptile à
l’origine, il est devenu quadrupède, de quadrupède bipède, et, debout
sur ses deux pieds, il marche, portant, comme Mercure, des aile à la
tête et aux talons. Par le regard et par la pensée, il s’élève comme
l’aigle au-delà des nuages et plonge dans les profondeurs de
l’infini;
les coursiers qu’il a domptés lui prêtent l’agilité de
leurs jarrets pour franchir les 24terrestres
espaces;
les troncs d’arbres creusés le bercent sur les flots,
des branches taillées en pagaies lui servent de nageoires. De simple
brouteur il s’est fait chasseur, puis pasteur, agriculteur, industriel.
La destinée lui a dit : Marche ! il marche, marche toujours.
Et il a dérobé mille secrets à la nature;
il a façonné le bois,
pétri la terre, forgé les métaux : il a mis son estampille sur tout
ce qui l’entoure.
Ainsi l’homme-individu est sorti du chaos. Il a végété d’abord
comme le minéral ou la plante, puis il a rampé;
il marche et
aspire à la vstyleie ailée, à une locomotion plus rapide et plus étendue.
L’homme-humanité est encore un fœtus, mais le fœtus se développe dans
l’organe générationnel, et après ses phases successives d’accroissement,
il se fera jour, se dégagera enfin du chaos et, de gravitation en
gravitation, atteindra la plénitude de ses facultés sociales.
25
— La Propriété, c’est le Vol.
— L’Esclavage, c’est l’Assassinat.
(P. J. Proudhon.)
La Famille, c’est le Mal, c’est le Vol, c’est l’Assassinat.
Tout ce qui fut devait être;
les récriminations n’y
changeraient rien. Le passé est le passé, et il n’y a à y revenir que
pour en tirer des enseignements pour l’avenir.
Aux premiers jours de l’être humain, quand les hommes, encore
faibles en force et en nombre, étaient dispersés sur le globe et
végétaient enracinés et clairsemés dans les forêts comme des bluets dans
les blés, les chocs, les froissements ne pouvaient guère se produire.
Chacun vivait à la commune mamelle, et la mamelle produisait abondamment
pour tous. Peu de chose d’ailleurs suffisait à l’homme : des
fruits pour manger, des feuilles pour se vêtir ou s’abriter, telle était
la faible somme de ses besoins. Seulement, ce que je constate, le point
sur lequel j’insiste, c’est que l’homme, à ses 26débuts
dans le monde, au sortir du ventre de la terre, à l’heure où la loi
instinctive guide les premiers mouvements des êtres nouveau-nés, à cette
heure où la grande voix de la nature leur parle à l’oreille et leur
révèle leur destinée, cette voix qui indique aux oiseaux les aériens
espaces, aux poissons les firmaments sous-marins, aux autres animaux les
plaines et les forêts à parcourir;
qui dit à l’ours : tu
vivras solitaire dans ton antre, à la fourmi : tu vivras en société
dans la fourmillière;
à la colombe : tu vivras accouplée
dans le même nid, mâle et femelle, aux époques d’amour;
— l’homme
alors entendit cette voix lui dire : tu vivras en communauté sur la
terre, libre et en fraternité avec tes semblables;
être social,
la sociabilité grandira ton être;
repose où tu voudras ta tête,
cueille des fruits, tue du gibier, fais l’amour, bois ou mange, tu es
partout chez toi : tout t’appartient à toi comme à tous. Si tu
voulais faire violence à ton prochain, mâle ou femelle, ton prochain te
répondrait par la violence, et, tu le sais, sa force est à peu près
égale à la tienne;
donne carrière à tous tes appétits, à toutes
tes passions, mais n’oublie pas qu’il faut qu’il y ait harmonie entre
tes forces et ton intelligence, entre ce qui te plaît à toi et ce qui
plaît aux autres. Et, maintenant, va : la terre, à cette condition,
sera pour toi le jardin des Hespérides.
27
Avant d’en arriver à la combinaison des races, la Terre, petite
fille avide de jouer à la production, tailla et découpa dans l’argile,
aux jours de sa fermentation, bien des monstres informes qu’elle
chiffonna ensuite et déchira avec un tremblement de colère et un déluge
de larmes. Tout travail exige un apprentissage. Et il lui fallut faire
bien des essais défectueux avant d’en arriver à la formation d’êtres
complets, à la composition des espèces. Pour l’espèce humaine, son
chef-d’œuvre, elle eut le tort de comprimer un peu trop la cervelle et
de donner un peu trop d’ampleur au ventre. Le développement de l’une ne
correspondit pas au développement de l’autre. Il y eut fausse coupe,
partant de la désharmonie. Ce n’est pas un reproche que je lui adresse.
Pouvait-elle faire mieux ? Non. Il était dans l’ordre fatal qu’il
en fût ainsi. Tout était grossier et sauvage autour de l’homme :
l’homme devait donc commencer par être grossier et sauvage : une
trop grande délicatesse de sens l’eût tué. La sensitive se replie sur
elle-même quand le temps est à l’orage, elle ne s’épanouit que sous le
calme et rayonnant azur.
Le jour vint donc où l’accroissement de la race humaine dépassa
l’accroissement de son intelligence. L’homme, encore sur les limites de
l’idiotisme, avait peu de rapport avec l’homme. Son hébétement le
rendait farouche. 28Son
corps s’était bien, il est vrai, relevé de son abjection
primitive;
il avait bien exercé l’adresse de ses muscles, conquis
la force et l’agilité corporelle;
mais son esprit, un moment
éveillé, était retombé dans sa léthargie embryonnaire et menaçait de s’y
éterniser. La fibre intellectuelle croupissait dans ses langes.
L’aiguillon de la douleur devenait nécessaire pour arracher le cerveau
de l’homme à sa somnolence et le rappeler à sa destinée sociale. Les
fruits devinrent plus rares, la chasse plus difficile : il fallut
s’en disputer la possession. L’homme se rapprocha de l’homme, mais pour
le combattre, souvent aussi pour lui prêter son appui. N’importe
comment, il y eut contact. D’errants qu’ils étaient, l’homme et la femme
s’accouplèrent;
puis il se forma des groupes, des tribus. Les
groupes eurent leurs troupeaux, puis leurs champs, puis leurs ateliers.
L’intelligence était désormais sortie de sa torpeur. La voix de la
nécessité leur criait : marche ! et ils marchaient. Cependant,
tous ces progrès ne s’accomplirent pas sans déchirements. Le
développement des idées était toujours en retard sur le développement
des appétits. L’équilibre rompu une fois n’avait pu être rétabli. Le
monde marchait ou plutôt oscillait dans le sang et les larmes. Le fer et
la flamme portaient en tout lieu la désolation et la mort. Le fort
tuait le faible ou s’en emparait. 29L’esclavage et l’oppression s’étaient attachés comme une lèpre aux flancs de l’humanité. L’ordre naturel périclitait.
Moment suprême, et qui devait décider pour une longue suite de
siècles du sort de l’homme. Que va faire l’intelligence ?
Vaincra-t-elle l’ignorance ? Va-t-elle délivrer les hommes du
supplice de s’entre-détruire ? Les sortira-t-elle de ce labyrinthe
où beuglent la peine et la faim ? Leur montrera-t-elle la route
pavée d’instincts fraternels qui conduit à l’affranchissement, au
bonheur général ? Brisera-t-elle les odieuses chaînes de la famille
patriarcale ? Fera-t-elle tomber les barrières naissantes de la
propriété ? Détruira-t-elle les tables de la loi, la puissance
gouvernementale, cette arme à deux tranchants et qui tue ceux qu’elle
doit protéger ? Fera-t-elle triompher la révolte toujours menaçante
de la tyrannie toujours debout ? Enfin, — colonne lumineuse,
principe de vie. — fondera-t-elle l’ordre anarchique dans l’égalité et
la liberté ou, — urne funéraire, essence de mort, — fondera-t-elle
l’ordre arbitraire dans la hiérarchie et l’autorité ? Qui aura le
dessus, de la communion fraternelle des intérêts ou de leur division
fratricide ? L’humanité va-t-elle donc périr à deux pas de son
berceau ?
Hélas ! peu s’en fallut ! Dans son inexpérience, l’humanité prit du poison pour de l’élixir. 30Elle
se tordit alors dans des convulsions atroces. Elle ne mourut pas;
mais les siècles ont passé sur sa tête sans pouvoir éteindre les
tourments dont elle est dévorée;
le poison lui brûle toujours les
entrailles.
Ce poison, mélange de nicotine et d’arsenic, a pour étiquette un seul mot : Dieu…
Du jour où l’Homme eut avalé Dieu, le souverain maître;
du
jour où il eut laissé pénétrer en son cerveau l’idée d’un élysée et d’un
tartare, d’un enfer et d’un paradis outre-monde, de ce jour il fut puni
par où il avait péché. L’autorité du ciel consacra logiquement
l’autorité sur la terre. Le sujet de Dieu devint la créature de l’homme.
Il ne fut plus question d’humanité libre, mais de maîtres et
d’esclaves. Et c’est en vain que, depuis des mille ans, des légions de
Christs moururent martyrisées pour le racheter de sa faute, pour ainsi
dire originelle, et le délivrer de Dieu et de ses pompes, de l’autorité
de l’Église et de l’État.
Comme le monde physique avait eu son déluge, alors le monde moral
eut aussi le sien. La foi religieuse submergea les consciences, porta
la dévastation dans les esprits et les cœurs. Tous les brigandages de la
force furent légitimés par la ruse. La possession de l’homme par
l’homme devint un fait acquis. Désormais la révolte de l’esclave contre
le maître fut étouffée par le leurre des récompenses célestes 31ou
des punitions infernales. La femme fut dégradée de ses titres à
l’appellation humaine, déchue de son âme, et reléguée à tout jamais au
rang des animaux domestiques. La sainte institution de l’autorité
couvrit le sol de temples et de forteresses, de soldats et de prêtres,
de glaives et de chaînes, d’instruments de guerre et d’instruments de
supplice. La propriété, fruit de la conquête, devint sacrée pour les
vainqueurs et les vaincus, dans la main insolente de l’envahisseur comme
aux yeux clignotants du dépossédé. La famille, étagée en pyramide avec
le chef à la tête, enfants, femme et serviteurs à la base, la famille
fut cimentée et bénie, et vouée à la perpétuation du mal. Au milieu de
ce débordement de croyances divines, la liberté de l’homme sombra, et
avec elle l’instinct de revendication du droit contre le fait. Tout ce
qu’il y avait de forces révolutionnaires, tout ce qu’il y avait
d’énergie vitale dans la lutte du progrès humain, tout cela fut noyé,
englouti;
tout disparut dans les flots du cataclysme, dans les
abîmes de la superstition.
Le monde moral, comme le monde physique, sortira-t-il un jour du
chaos ? La lumière luira-t-elle au sein des ténèbres ?
Allons-nous assister à une nouvelle genèse de l’humanité ? Oui, car
l’idée, cette autre colombe qui erre à sa surface, l’idée qui n’a pas
encore trouvé un 32coin
de terre pour y cueillir une palme, l’idée voit le niveau des préjugés,
des erreurs, des ignorances diminuer de jour en jour sous le ciel, —
c’est-à-dire sous le crâne, — de l’intelligence humaine. Un nouveau
monde sortira de l’arche de l’utopie. Et toi, limon des sociétés du
passé, tourbe de l’Autorité, tu serviras à féconder la germinaison et
l’éclosion des sociétés de l’Avenir et à illuminer à l’état de gaz le
mouvement de la Liberté.
Ce cataclysme moral pouvait-il être évité ? L’homme était-il
libre d’agir et de penser autrement qu’il n’a fait ? Autant
vaudrait dire que la Terre était libre d’éviter le déluge. Tout effet a
sa cause. Et… mais voici venir une objection que je vois poindre de
loin, et que ne manque pas de vous poser en ricanant d’aise tout béat
confesseur de Dieu :
— Vous dites, M. Dejacque, que tout effet a une cause. Très bien.
Mais alors, vous reconnaissez Dieu, car enfin l’univers ne s’est pas
créé tout seul;
c’est un effet, n’est-ce pas ? Et qui
voulez-vous qui l’ait créé, si ce n’est Dieu ?… Dieu est donc la
cause de l’univers ? Ah ! ah ! vous voyez, je vous tiens,
mon pauvre M. Dejacque;
vous ne pouvez pas m’échapper. Pas moyen
de sortir de là.
— Imbécile ! Et la cause… de Dieu ?
— La cause de Dieu… la cause de Dieu… Dam ! vous savez bien que Dieu ne peut pas 33avoir de cause, puisqu’il est la cause première.
— Mais, espèce de brute, si tu admets qu’il y ait une cause
première, alors il n’y en a plus du tout, et il n’y a plus de Dieu,
attendu que si Dieu peut être sa propre cause, l’univers aussi peut être
la propre cause de l’univers. Cela est simple comme bonjour. Si au
contraire tu affirmes avec moi que tout effet a sa cause, et que par
conséquent il n’y a pas de cause sans cause, ton Dieu aussi doit en
avoir une. Car pour être la cause dont l’umivers est l’effet, il faut
bien qu’il soit l’effet d’une cause supérieure. Au surplus, veux-tu que
je te dise, la cause dont ton Dieu est l’effet n’est pas du tout d’un
ordre supérieur;
elle est d’un ordre très-inférieur, bien
plutôt;
cette cause est tout simplement ton crétinisme. Allons,
c’est assez m’interrompre. Silence ! et sache bien ceci
dorénavant : c’est que tu n’est pas le fils, mais le
père de Dieu.
Je disais donc que tout effet a sa cause. Seulement, cette cause
est pour nous visible ou invisible, selon que notre vue ou notre pensée
est plus ou moins parfaite, et notre vue ou notre pensée est un
instrument d’optique bien grossier, bien incomplet.
Il n’est pas un être qui ne soit le jouet des circonstances, et
l’homme comme les autres êtres. Il est dépendant de sa nature et de la
nature des objets qui l’environnent ou, pour 34mieux
dire, des êtres qui l’environnent, car tous ces objets ont des voix qui
lui parlent et modifient constamment son éducation. Toute la liberté de
l’homme consiste à satisfaire à sa nature, à céder à ses attractions.
Tout ce qu’il est en droit d’exiger de ses semblables c’est que ses
semblables n’attentent pas à sa liberté, c’est-à-dire à l’entier
développement de sa nature. Tout
ce que ceux-ci sont en droit d’exiger de lui, c’est qu’il n’attente pas
à la leur. Dès ses premiers pas, l’homme ayant grandi prodigieusement
en force et grandi aussi un peu en intelligence, bien que la proportion
ne fût pas la même, et comparant ce qu’il était devenu avec ce qu’il
avait été au berceau, l’homme eut alors un éblouissement, le vertige.
L’orgueil est inné en lui. Ce sentiment l’a perdu;
il le sauvera
aussi. Le bourrelet de la création pesait à la tête de l’enfant humain.
Il voulut s’en défaire. Et comme il avait déjà la connaissance de bien
des choses, encore qu’il lui restât bien des choses à
expérimenter;
comme il ne pouvait expliquer certains faits, et
qu’il voulait quand même les expliquer, il ne trouva rien de mieux que
de les expulser de l’ordre naturel et de les reléguer dans les sphères
surnaturelles. Dans sa vaniteuse ignorance, l’enfant terrible a voulu
jouer avec l’inconnu, il a fait un faux pas, et il est tombé la tête la
première sur l’angle de l’absurdité. Mutinerie de 35bambin, blessure du jeune âge dont il portera longtemps la cicatrice !…
L’homme, — quel orgueil à la fois et quelle puérilité ! —
l’homme a donc proclamé un Dieu, créateur de toutes choses, un Dieu
imbécile et féroce, un Dieu à son image. C’est-à-dire qu’il s’est fait
le créateur de Dieu. Il a pondu l’œuf, il l’a couvé et il s’est mis en
adoration devant son poussin, — j’allais dire devant son excrément, —
car il fallait que l’homme eût de bien violentes coliques de cerveau le
jour où il a fait ses nécessités… d’une pareille sottise. Le poussin eut
tout naturellement pour poulailler des temples, des églises.
Aujourd’hui ce poussin est un vieux coq aux trois quarts déplumé, sans
crête et sans ergots, une vieille carcasse tellement rabougrie que c’est
à peine si cela mérite qu’on lui torde le cou pour la mettre dans la
chaudière. La science lui a enlevé une à une toutes ses terribles
attributions. Et les saltimbanques en soutanes, qui le promènent encore
sur les champs de foire du monde, n’ont plus guère du Dieu tout puissant
que l’image étalée sur les toiles de leur baraque. Et pourtant cette
image est encore un loup-garou pour la masse de l’humanité. Ah !
si, au lieu de s’agenouiller devant elle, les fidèles de la divinité
osaient la regarder en face, ils verraient bien que ce n’est pas un
personnage réel, mais une mauvaise peinture, un peu de 36fard
et de boue, un masque tout gras de sang et de sueurs, masque antique
dont se couvrent les intrigants pour en imposer aux niais et les mettre à
contribution.
Comme la religion, — la famille, la propriété et le gouvernement
ont eu leur cause. Elle est également dans l’ignorance de l’homme. C’est
une conséquence de la nature de son intelligence, plus paresseuse à
éveiller que la nature de ses facultés physiques.
Chez les bêtes, selon que les petits ont plus ou moins longtemps
besoin de soins, l’instinct de la maternité est plus ou moins développé
et s’exerce d’une manière plus ou moins différente, selon la condition
qui convient à l’espèce. La nature veille à la conservation des races.
Parmi les animaux féroces, il n’en est pas qui vivent autrement qu’à
l’état solitaire : la louve allaite ses louveteaux et cherche
elle-même sa nourriture : elle ne fait pas société avec le
mâle;
sa forte individualité suffit à tout. L’amour maternel
double ses forces. Chez l’oiseau, frêle et tendre créature, le
rossignol, la fauvette, la mère couve au nid sa progéniture, le mâle va
au dehors chercher la becquée. Il y a union entre les deux sexes
jusqu’au jour où les fruits vivants de leur amour ont chaud duvet et
fortes plumes, et qu’ils sont assez vigoureux pour fendre l’air à coups
d’ailes et aller aux champs moissonner leur nourriture. Chez les
insectes, 37la
fourmi, l’abeille, races sociables, les enfants sont élevés en
commun;
là le mariage individuel n’existe pas, la nation étant une
seule et indivisible famille.
Le petit de l’homme, lui, est long à élever. La femelle humaine
ne pouvait y suffire à elle seule, lui donner le sein, le bercer et
pourvoir encore à ses besoins personnels. Il fallait que l’homme se
rapprochât d’elle, comme l’oiseau de sa couvée, qu’il l’aidât dans les
soins du ménage et rapportât à la hutte le boire et le manger.
L’homme fut souvent moins constant et plus brutal que l’oiseau,
et la maternité fut toujours un fardeau plus lourd que la paternité.
Ce fut là le berceau de la famille.
À l’époque où la terre n’était qu’une immense forêt vierge,
l’horizon de l’homme était des plus bornés. Celui-ci vivait comme le
lièvre dans les limites de son gîte. Sa contrée ne s’étendait pas à plus
d’une journée ou deux de marche. Le manque de communications rendait
l’homme presque étranger à l’homme. N’étant pas cultivée par la société
de ses semblables, son intelligence restait en friche. Partout où il put
y avoir agglomération d’hommes les progrès de l’intelligence acquirent
plus de force et plus d’étendue. L’homme émule de l’homme rassembla les
animaux serviles, en fit un troupeau, les parqua. Il creusa le champ, 38ensemença
le sillon et y vit mûrir la moisson. Mais bientôt du fond des forêts
incultes apparurent les hommes fauves que la faim faisait sortir du
bois. L’isolement les avait maintenus à l’état de brutes;
le
jeûne, sous le fouet duquel ils s’étaient rassemblés, les rendait
féroces. Comme une bande de loups furieux, ils passèrent au milieu de ce
champ, massacrant les hommes, violant, égorgeant les femmes, détruisant
la récolte et chassant devant eux le troupeau. Plus loin, ils
s’emparèrent du champ, s’établirent dans l’habitation, et laissèrent la
vie sauve à la moitié de leurs victimes dont ils firent un troupeau
d’esclaves. L’homme fut attelé à la charrue;
la femme eut sa place
avec les poules ou à la porcherie, destinée aux soins de la marmite ou à
l’obscène appétit du maître.
Ce vol à main armée par des violateurs et des meurtriers, ce vol fut le noyau de la propriété.
Au bruit de ces brigandages, les producteurs qui n’étaient pas
encore conquis se massèrent dans la cité, afin de se mieux protéger
contre les envahisseurs. À l’exemple des conquérants dont ils
redoutaient l’approche, ils nommèrent un chef ou des chefs chargés
d’organiser la force publique et de veiller à la sûreté des citoyens. De même que les hordes dévastatrices avaient établi des conventions qui réglaient la 39part
de butin de chacun : de même aussi, ils établirent un système
légal pour régler leurs différends et garantir à chacun la possession de
l’instrument de travail. Mais bientôt les chefs abusèrent
de leur pouvoir. Les travailleurs de la cité n’eurent plus seulement à
se défendre contre les excès du dehors, mais aussi et encore contre les
excès du dedans. Sans s’en douter, ils avaient introduit et installé
l’ennemi au cœur de la place. Le pillage et l’assassinat avaient fait
brèche et trônaient au milieu du forum, appuyés sur les faisceaux
autoritaires. La république portait en ses entrailles son ver rongeur.
Le gouvernement venait d’y prendre naissance.
Assurément, il eût été préférable que la famille, la propriété,
le gouvernement et la religion ne fissent pas invasion dans le domaine
des faits. Mais, à cette heure d’ignorance individuelle et
d’imprévoyance collective, pouvait-il en être autrement ? L’enfance
pouvait-elle n’être pas l’enfance ? La science sociale, comme les
autres sciences, est le fruit de l’expérience. L’homme pouvait-il
espérer que la nature bouleversât pour lui l’ordre des saisons, et
qu’elle lui accordât la vendange avant la floraison de la vigne, et la
liqueur de l’harmonie avant l’élaboration des idées.
À cette époque d’enfantement sauvage où la Terre portait encore sur la peau les stigmates 40d’un
accouchement pénible;
quand, roulant dans ses draps souillés de
fange, elle frissonnait encore au souvenir de ses douleurs, et qu’à ses
heures de fièvre, elle se tordait le sein, se le déchirait, et faisait
jaillir du cratère de ses mamelles des flots de soufre et de feu;
que, dans ses terribles convulsions, elle broyait, en riant d’un rire
farouche, ses membres entre les rochers;
à cette époque toute
peuplée d’épouvantements et de désastres, de rages et de difformités,
l’homme, assailli par les éléments, était en proie à toutes les peurs.
De toutes parts le danger l’environnait, le harcelait. Son esprit comme
son corps était en péril;
mais avant tout il fallait s’occuper du
corps, sauver le globe charnel, l’étoile, pour en conserver le
rayonnement, l’esprit. Or, je le répète, son intelligence n’était pas au
niveau de ses facultés physiques;
la force musculaire avait le
pas sur la force intellectuelle. Celle-ci, plus lente à émouvoir que
l’autre, s’était laissée devancer par elle, et marchait à sa remorque.
Un jour viendra où ce sera l’inverse, et où la force intellectuelle
dépassera en vitesse la force physique;
ce sera le char devenu
locomotive qui remorquera le bœuf. Tout ce qui est destiné à acquérir de
hautes cimes commence d’abord par étendre souterrainement ses racines
avant de croître à la lumière et d’y épanouir son feuillage. Le chêne
pousse moins 41vite
que l’herbe;
le gland est plus petit que la citrouille;
et
cependant le gland renferme un colosse. Chose remarquable, les enfants
prodiges, les petites merveilles du jeune âge, à l’âge de maturité sont
rarement des génies. Dans les champs d’hommes comme dans les sociétés de
blés, ce sont les semences qui dorment le plus longtemps sous la terre
qui souvent produisent les plus belles tiges, les plus riches épis. La
sève avant de monter a besoin de se recueillir.
Tout ce qui arriva par la suite ne fut que la conséquence de ces
trois faits, la famille, la propriété, le gouvernement, réunis en un
seul, qui les a sacrés et consacrés tous trois, — la
religion. Je passerai donc rapidement sur ce qui reste à parcourir du
passé comme sur ce qui est dans les zônes du présent afin d’arriver plus
vite au but, la société de l’avenir, le monde de l’anarchie. Dans cette
esquisse rétrospective de l’humanité comme dans l’ébauche de la société
future, mon intention n’est pas de faire l’histoire même abrégée de la
marche du progrès humain. J’indique plutôt que je ne raconte. C’est au
lecteur à suppléer par la mémoire ou par l’intuition ce que j’omets ou
omettrai de mentionner.
42
Liberté, égalité, fraternité ! — ou la mort !
(Sentence révolutionnaire.)
Œil pour œil et dent pour dent.
(Moïse)
Le monde marchait. De piéton il s’était fait cavalier, de routier
navigateur. Le commerce, cette conquête, et la conquête, cet autre
commerce, galopaient sur le gravier des grands chemins et voguaient sur
le flot des plaines marines. Le poitrail des chameaux et la proue des
navires faisaient leur trouée à travers les déserts et les
méditerranées. Chevaux et éléphants, bœufs et chariots, voiles et
galères manœuvraient sous la main de l’homme et traçaient leur sillon
sur la terre et sur l’onde. L’idée pénétrait avec le glaive dans la
chair des populations, elle circulait dans leurs 43veines
avec les denrées de tous les climats, elle se mirait dans leur vue avec
les marchandises de tous les pays. L’horizon s’était élargi. L’homme
avait marché, d’abord de la famille à la tribu, puis de la tribu à la
cité, et enfin de la cité à la nation. L’Asie, l’Afrique, l’Europe ne
formaient plus qu’un continent;
les armées et les caravanes
avaient rapproché les distances. L’Inde, l’Égypte, la Grèce, Carthage et
Rome avaient débordé l’une sur l’autre, roulant dans leur courant le
sang et l’or, le fer et le feu, la vie et la mort;
et, comme les
eaux du Nil, elles avaient apporté avec la dévastation un engrais de
fertilisation pour les arts et les sciences, l’industrie et
l’agriculture. Le flot des ravageurs une fois écoulé ou absorbé par les
peuples conquis, le progrès s’empressait de relever la tête et de
fournir une plus belle et plus ample récolte. L’Inde d’abord, puis
l’Égypte, puis la Grèce, puis Rome avaient brillé chacune à leur tour
sur les ondulations d’hommes et avaient mûri quelque peu leur fruit.
L’architecture, la statuaire, les lettres formaient déjà une magnifique
gerbe. Dans son essor révolutionnaire, la philosophie, comme un fluide
électrique, errait encore dans les nuages, mais elle grondait sourdement
et lançait parfois des éclairs en attendant qu’elle se dégageât de ses
entraves et produisit la foudre. Rome toute-puissante avait un pied dans
44la
Perse et l’autre dans l’Armorique. Comme le divin Phœbus conduisant le
char du soleil, elle tenait en main les rênes des lumières et rayonnait
sur le monde. Mais dans sa course triomphale, elle avait dépassé son
zénith et entrait dans sa phase de décadence. Sa dictature proconsulaire
touchait à son déclin. Elle avait bien, au loin, triomphé des Gaulois
et des Carthaginois;
elle avait bien anéanti, dans le sang et
presque à ses portes, une formidable insurrection d’esclaves;
cent
mille spartacus avaient péri les armes à la main, mordus au cœur par le
glaive des légions civiques;
les maillons brisés avaient été
ressoudés et la chaîne rendue plus pesante à l’idée. Mais la louve avait
eu peur. Et cette lutte où il lui avait fallu dépenser la meilleure
partie de ses forces, cette lutte à mort l’avait épuisée. — Oh ! en
me rappelant ces grandes journées de Juin des temps antiques, cette
immense barricade élevée par les gladiateurs en face des privilégiés de
la République et des armées du Capitole;
oh ! je ne puis
m’empêcher de songer dans ces temps modernes à cette autre levée de
boucliers des prolétaires, et de saluer à travers les siècles, — moi, le
vaincu des bords de la Seine, — le vaincu des bords du Tibre ! Le
bruit que font de pareilles rébellions ne se perd pas dans la nuit des
temps, il se répercute de fibre en fibre, de muscle en muscle, de 45génération en génération, et il aura de l’écho sur la terre tant que la société sera une caverne d’exploiteurs !…
Les dieux du Capitole se faisaient vieux, l’Olympe croulait, miné
par une hérésie nouvelle. L’Évangile païen était devenu illisible. Le
progrès des temps en avait corrodé la lettre et l’esprit. Le progrès
édita la fable chrétienne. L’Empire avait succédé à la République, les
césars et les empereurs aux tribuns et aux consuls. Rome était toujours
Rome. Mais les prétoriens en débauche, les encanteurs d’empire avaient
remplacé les embaucheurs de peuple, les sanglants pionniers de l’unité
universelle. Les aigles romains ne se déployaient plus au souffle des
fortes brises, leurs yeux fatigués ne pouvaient plus contempler les
grandes lumières. Les ternes flambeaux de l’orgie convenaient seuls à
leur prunelle vieillie;
les hauts faits du cirque et de
l’hippodrome suffisaient à leur belliqueuse caducité. Comme Jupiter,
l’aigle se faisait vieux. Le temps de la décomposition morale était
arrivé. Rome n’était plus guère que l’ombre de Rome. L’égout était son
Achéron, et elle voguait, ivre d’abjection et entraînée par le
nautonnier de la décadence, vers le séjour des morts.
En ce temps-là, comme la vie se manifeste au sein des cadavres,
comme la végétation surgit de la putréfaction;
en ce temps-là, le 46
christianisme
grouillait dans les catacombes, germait sous la terre, et poussait
comme l’herbe à travers les pores de la société. Plus on le fauchait et
plus il acquérait de force.
Le christianisme, œuvre des saint-simoniens de l’époque, est d’un
révolutionnarisme plus superficiel que profond. Les formalistes se
suivent et… se ressemblent. C’est toujours de la théocratie universelle,
Dieu et le pape;
la sempiternelle autorité et céleste et
terrestre, le père enfanteur et le père Enfantin, comme aussi le père
Cabet et le père Tout-Puissant, l’Être-Suprême et le saint-père
Robespierre;
la hiérarchie à tous les degrés, le commandement et
la soumission à tous les instants, le berger et l’agneau, la victime et
le sacrificateur. C’est toujours le pasteur, les chiens et le troupeau,
Dieu, les prêtres et la foule. Tant qu’il sera question de divinité, la
divinité aura toujours comme conséquence dans l’humanité, — au faîte, —
le pontife ou le roi, l’homme-Dieu;
l’autel, le trône ou le
fauteuil autoritaire;
la tiare, la couronne ou la toge
présidentielle : la personnification sur la terre du souverain
maître des cieux. — À la base, — l’esclavage ou le servage, l’ilotisme
ou le prolétariat;
le jeûne du corps et de l’intelligence;
les haillons de la mansarde ou les haillons du bagne;
le travail
et la toison des brutes, le travail écrémé, la toison tondue et la chair
elle-même dévorée 47par
les riches. — Et entre ces deux termes, entre la base et le faîte, — le
clergé, l’armée, la bourgeoisie;
l’église, la caserne, la
boutique;
le vol, le meurtre, la ruse;
l’homme, valet envers
ses supérieurs, et le valet arrogant envers ses inférieurs, rampant
comme rampe le reptile, et, à l’occasion, se guindant et sifflant comme
lui.
Le christianisme fut tout cela. Il y avait dans l’utopie
évangélique beaucoup plus d’ivraie que de froment, et le froment a été
étouffé par l’ivraie. Le christianisme, en réalité, a été une
conservation bien plus qu’une révolution. Mais, à son apparition, il y
avait en lui de la sève subversive du vieil ordre social. C’est lui qui
releva la femme de son infériorité et la proclama l’égale de
l’homme;
lui qui brisa les fers dans la pensée de l’esclave et lui
ouvrit les portes d’un monde où les damnés de celui-ci seraient les
élus de celui-là. Il y avait bien eu déjà quelque part des révoltes
d’Amazones, comme il y avait eu des révoltes d’ilotes. Mais il n’est pas
dans la destinée de l’homme et de la femme de marcher divisés et à
l’exclusion l’un de l’autre. Le Christ ou plutôt la multitude de Christs
que ce nom personnifie, leur mit la main dans la main, en fit des
frères et des sœurs, leur donna pour glaive la parole, pour place à
conquérir l’immortalité future. Puis, du haut de sa croix, il leur
montra le 48cirque :
et toutes ces libres recrues, ces volontaires de la révolution
religieuse s’élancèrent, — cœurs battant et courage en tête, à la gueule
des lions, au feu des bûchers. L’homme et la femme mêlèrent leur sang
sur l’arène et reçurent côte à côte le baptême du martyre. La femme ne
fut pas la moins héroïque. C’est son héroïsme qui décida de la victoire.
Ces jeunes filles liées à un poteau et livrées à la morsure de la
flamme ou dévorées vives par les bêtes féroces;
ces gladiateurs
sans défense et qui mouraient de si bonne grâce et avec tant de
grâce;
ces femmes, ces chrétiennes portant au front l’auréole de
l’enthousiasme, toutes ces hécatombes, devenues des apothéoses, finirent
par impressionner les spectateurs et par les émouvoir en faveur des
victimes. Ils épousèrent leurs croyances. Les martyrs d’ailleurs
renaissaient de leurs cendres. Le cirque, qui en avait tant immolé, en
immolait toujours, et toujours des armées d’assaillants venaient lui
tendre la gorge et y mourir. À la fin, cependant, le cirque s’avoua
vaincu, et les enseignes victorieuses de la chrétienté furent arborées
sur les murs du champ de carnage. Le christianisme allait devenir le
catholicisme. Le bon grain épuisé allait livrer carrière entière au
mauvais.
La grandeur de Rome n’existait plus que de nom. L’empire se débattait comme un 49naufragé
au milieu d’un océan de barbares. Cette marée montante envahissait les
possessions romaines et battait en brèche les murs de la cité impériale.
Rome succomba à la fureur des lames. La civilisation païenne avait eu
son aurore, son apogée, son couchant;
maintenant elle noyait la
sanglante lueur de ses derniers rayons dans les ténébreuses immensités. À
la suite de cette tourmente, tout ce qu’il y avait d’écume au cœur de
la société s’agita à sa surface et trôna sur la crête de ces
intelligences barbaresques. Les successeurs des apôtres polluèrent dans
les honneurs la virginité du christianisme. L’immaculée conception
fraternelle avorta sur son lit de triomphe. Les docteurs chargés de
l’accouchement avaient introduit dans l’organe maternel un dissolvant
homicide, et la drogue avait produit son effet. Au jour de la
délivrance, le fœtus ne donnait plus signe de vie. Alors, à la place de
l’avorton fraternité, ils mirent le petit de leurs entrailles, monstre
moitié autorité moitié servilité. Les barbares étaient trop grossiers
pour s’apercevoir de la supercherie, aussi adorèrent-ils l’usurpation de
l’Église comme chose légitime. Propager le nouveau culte, promener la
croix et la bannière fut la mission de la barbarie. Seulement, dans ces
mains habituées à manier le glaive, l’on renversa l’image du crucifié.
Ils étranglèrent le crucifix par la tête qu’ils 50prirent pour la poignée, et lui mirent la pointe en l’air comme une lame hors du fourreau.
Cependant, ces grands déplacements d’hommes ne s’étaient pas
opérés sans déplacer sur leur passage quelques barrières. Des propriétés
et des nationalités furent modifiées. L’esclavage devint le servage. Le
patriarcat avait eu ses jours de splendeur, c’était maintenant au tour
de la prélature et de la baronnie. La féodalité militaire et religieuse
couvrit le sol de donjons et de clochers. Le baron et l’évêque étaient
les puissants d’alors. La fédération de ces demi-dieux forma l’empire
dont les rois et les papes furent les maîtres-dieux, les seigneurs
suzerains. — Le moyen âge, disque nocturne, montait à l’horizon. Les
abeilles de la science n’avaient plus où déposer leur miel, si ce n’est
dans quelque cellule de monastère;
et encore la très-sainte
inquisition catholique y pénétrait-elle les tenailles et le fer rouge à
la main pour y détruire le précieux dépôt et y torturer le philosophique
essaim. Ce n’étaient déjà plus les ombres du crépuscule mais les
funèbres voiles de la nuit qui planaient sur les manuscrits de
l’antiquité. Les ténèbres étaient tellement épaisses qu’il semblait que
l’humanité n’en dût jamais sortir. Dix-huit fois le glas des siècles
tinta à l’horloge du temps avant que la Diane chasseresse décochât comme
une flèche les premiers rayons de l’aube au cœur 51de cette longue nuit. Une seule fois pendant
ces dix-huit siècles de barbarie ou de civilisation,
— comme on voudra les appeler, — une
seule fois, le géant Humanité remua sous ses
chaînes. Il aurait encore supporté la dîme et
la taille, la corvée et la faim, le fouet et la potence,
mais le viol de sa chair, l’odieux droit
seigneurial pesait trop lourdement sur son
cœur. Le titan serra convulsivement ses
poings, grinça des dents, ouvrit la bouche, et
une éruption de torches et de fourches, de
pierres et de faulx ruissela sur les terres des
seigneurs;
et des châteaux-forts s’écroulèrent
et des châtelains bardés de crimes furent triturés
sous les décombres. L’incendie que d’infimes
vassaux avaient allumé, et qui illumina
un instant la sombre période féodale, s’éteignit
dans leur propre sang. La jacquerie, comme le
christianisme, eut ses martyrs. La guerre des
paysans de France, comme celle des ilotes de
Rome, aboutit à la défaite. Les jacques, ces fils
légitimes des christs et des spartacus, eurent
le sort de leurs ancêtres. Il n’y eut bientôt plus
de cette rébellion qu’un peu de cendre. L’affranchissement
des communes fut tout ce qu’il
en résulta. Seuls, les notables d’entre les manants
en profitèrent. Mais l’étincelle couvait
sous la cendre et devait produire plus tard un
embrasement général : 89 et 93 vont flamboyer sur le monde. 52
On connaît trop cette époque pour qu’il soit nécessaire de la
passer en revue. Je dirai seulement une chose : ce qui a perdu la
Révolution de 93, c’est d’abord comme toujours l’ignorance des masses,
et puis ensuite ce sont les montagnards, gens plus turbulents que
révolutionnaires, plus agités qu’agitateurs. Ce qui a perdu la
Révolution, c’est la dictature, c’est le comité de salut public, royauté
en douze personnes superposée sur un vaste corps de citoyens-sujets,
qui dès-lors s’habituèrent à n’être plus que les membres esclaves du
cerveau, à n’avoir plus d’autre volonté que la volonté de la tête qui
les dominait;
si bien que, le jour où cette tête fut décapitée, il
n’y eut plus de républicains. Morte la tête, mort le corps. Le claqueur
multitude battit des mains à la représentation thermidorienne, comme il
avait battu des mains devant les tréteaux des décemvirs et comme il
battait des mains au spectacle du 18 brumaire. On avait voulu dictaturer
les masses, on avait travaillé à leur abrutissement en écartant d’elles
toute initiative, en leur faisant abdiquer toute souveraineté
individuelle. On les avait asservies au nom de la République et au joug
des conducteurs de la chose publique;
l’Empire n’eut qu’à atteler
ce bétail à son char pour s’en faire acclamer. Tandis que si, au
contraire, on avait laissé à chacun le soin de se représenter 53lui-
même, d’être son propre mandataire;
si ce comité de salut public
se fût composé des trente millions d’habitants qui peuplaient le
territoire de la République, c’est-à-dire de tout ce qui dans ce nombre,
hommes ou femmes, était en âge de penser et d’agir;
si la
nécessité alors eût forcé chacun de chercher, dans son initiative ou
dans l’initiative de ses proches, les mesures propres à sauvegarder son
indépendance;
si l’on avait réfléchi plus mûrement et qu’on eût vu
que le corps social comme le corps humain n’est pas l’esclave inerte de
la pensée, mais bien plutôt une sorte d’alambic animé dont la libre
fonction des organes produit la pensée;
que la pensée n’est que la
quintessence de cette anarchie d’évolution dont l’unité est causée par
les seules forces attractives;
enfin, si la bourgeoisie
montagnarde avait eu des instincts moins monarchiques;
si elle
avait voulu ne compter que comme une goutte avec les autres dans les
artères du torrent révolutionnaire, au lieu de se poser comme une perle
cristallisée sur son flot, comme un joyau autoritaire enchâssé
dans son écume;
si elle avait voulu révolutionner le sein des
masses au lieu de trôner sur elles et de prétendre à les
gouverner : sans doute les armées françaises n’eussent pas éventré
les nations à coup de canon, planté le drapeau tricolore sur toutes les
capitales européennes, et 54souffleté
du titre infamant et prétendu honorifique de citoyen français tous les
peuples conquis;
non sans doute. Mais le génie de la liberté eût
fait partout des hommes au dedans comme au dehors;
mais chaque
homme fût devenu une citadelle imprenable, chaque intelligence un
inépuisable arsenal, chaque bras une armée invincible pour combattre le
despotisme et le détruire sous toutes ses formes;
mais la
Révolution, cette amazone à la prunelle fascinatrice, cette conquérante
de l’homme à l’humanité, eût entonné quelque grande Marseillaise
sociale, et déployé sur le monde son écharpe écarlate, l’arc-en-ciel de
l’harmonie, la rayonnante pourpre de l’unité !…
L’Empire, restauration des Césars, conduisit à la restauration de
la vieille monarchie, qui fut un progrès sur l’Empire : et la
restauration de la vieille monarchie conduisit à 1830, qui fut un
progrès sur 1815. Mais quel progrès ! un progrès dans les idées
bien plus que dans les faits.
Depuis les âges antiques, les sciences avaient constamment fait
du chemin. La Terre n’est plus une surface pleine et immobile, comme on
le croyait jadis du temps d’un Dieu créateur, monstre anté-ou ultra
diluvien. Non : la terre est un globe toujours en mouvement. Le
ciel n’est plus un plafond, le plancher d’un paradis ou d’un olympe, une
sorte de voûte 55peinte
en bleu et ornée de culs-de-lampe en or;
c’est un océan de fluide
dont ni l’œil ni la pensée ne peuvent sonder la profondeur. Les étoiles
comme les soleils roulent dans cette onde d’azur, et sont des mondes
gravitant, comme le nôtre, dans leurs vastes orbites, et avec une
prunelle animée sous leurs cils lumineux. Cette définition du
Circulus : « La vie est un cercle dans lequel on ne peut
trouver ni commencement ni fin, car, dans un cercle, tous les points de
la circonférence sont commencement ou fin;
cette définition, en
prenant des proportions plus universelles, va recevoir une application
plus rapprochée de la vérité, et devenir ainsi plus compréhensible au
vulgaire. Tous ces globes circulant librement dans l’éther, attirés
tendrement par ceux-ci, repoussés doucement par ceux-là, n’obéissant
tous qu’à leur passion, et trouvant dans leur passion la loi de leur
mobile et perpétuelle harmonie;
tous ces globes tournant d’abord
sur eux-mêmes, puis se groupant avec d’autres globes, et formant ce
qu’on appelle, je crois, un système planétaire, c’est-à-dire une
colossale circonférence de globes voyageant de concert avec de plus
gigantesques systèmes planétaires et de circonférence en circonférence,
s’agrandissant toujours, et trouvant toujours des mondes nouveaux pour
grossir leur volume et des espaces toujours 56illimités
pour y exécuter leurs progressives évolutions;
enfin, tous ces
globes de globes et leur mouvement continu ne peuvent donner qu’une idée
sphérique de l’infini, et démontrer par une argumentation sans
réplique, — argumentation que l’on peut toucher de l’œil et de la
pensée, — que l’ordre anarchique est l’ordre universel. Car une sphère
qui tourne toujours, et sur tous les sens, une sphère qui n’a ni
commencement ni fin, ne peut avoir ni haut ni bas, et par conséquent ni
dieu au faîte ni diable à la base. Le Circulus dans l’universalité
détrône l’autorité divine et prouve sa négation en prouvant le
mouvement, comme le circulus dans l’humanité détrône l’autorité
gouvernementale de l’homme sur l’homme et en prouve l’absurde en
prouvant le mouvement. De même que les globes circulent anarchiquement
dans l’universalité, de même les hommes doivent circuler anarchiquement
dans l’humanité, sous la seule impulsion des sympathies et des
antipathies, des attractions et des répulsions réciproques. L’harmonie
ne peut exister que par l’anarchie. Là est toute la solution du problème
social. Vouloir le résoudre autrement, c’est vouloir donner à Galilée
un éternel démenti, c’est dire que la terre n’est pas une sphère, et que
cette sphère ne tourne pas. Et cependant elle tourne, répéterai-je avec
ce pauvre vieillard que l’on condamna à se 57parjurer,
et qui accepta l’humiliation de la vie en vue, sans doute, de sauver
son idée. À ce grand autoricide je pardonne son apparente lâcheté en
faveur de sa science : il n’y a pas que les Jésuites qui sont
d’avis que le but justifie les moyens. L’idée du Circulus dans
l’universalité est à mes yeux un sujet d’une trop grande portée pour n’y
consacrer que ces quelques lignes;
j’y reviendrai. En attendant
de plus complets développements, j’appelle sur ce passage les
méditations des révolutionnaires.
Donc, de découverte en découverte, les sciences marchaient. De
nouveaux continents, les deux Amériques, l’Australie, s’étaient groupés
autour des anciens. Un des proclamateurs de l’Indépendance américaine,
Franklin, arrache la foudre des mains de Jéhovah, et la science en fait
une force domestique qui voyage sur un fil de fer avec la rapidité de
l’éclair et vous rapporte la réponse au mot qu’on lui jette, avec la
docilité d’un chien. Fulton apprivoise la vapeur, ce locomoteur
amphibie, que Salomon de Caus avait saisi à la gorge. Il la musèle et
lui donne pour carapace la carène d’un navire, et il se sert de ses
musculaires nageoires pour remplacer la capricieuse envergure des
voiles. Et la force de l’hydre est si grande qu’elle se rit des vents et
des flots, et elle est si bien domptée qu’elle obéit avec une
incroyable souplesse à la moindre pression du timonier. 58À
terre, sur les chemins bordés de rails, le monstre au corps de fer à la
voix rauque, aux poumons de flamme, laisse bien loin derrière lui la
patache, le coucou et la diligence. Au signal de celui qui le monte, à
un léger coup d’étrier, il part, entraînant à sa remorque toute une
avenue de maisons roulantes, la population de tout un quartier de ville,
et cela avec une vitesse qui prime le vol de l’oiseau. Dans les usines,
esclave aux mille rouages, il travaille avec une merveilleuse adresse
aux travaux les plus délicats comme aux travaux les plus grossiers. La
typographie, cette magnifique invention au moyen de laquelle on sculpte
la parole et on la reproduit à des milliers d’exemplaires, la
typographie lui doit un nouvel essor. C’est lui qui tisse les étoffes,
les teint, les moire, les broche, lui qui scie le bois, lime le fer,
polit l’acier;
lui enfin qui confectionne une foule d’instruments
de travail et d’objets de consommation. Aux champs, il défriche, il
laboure, il sème, il herse et il moissonne;
il broie l’épi sous la
meule;
le blé moulu, il le porte en ville, il le pétrit et il en
fait du pain : c’est un travailleur encyclopédique.
Sans doute, dans la société telle qu’elle est organisée, la
machine à vapeur déplace bien des existences et fait concurrence à bien
des bras. Mais qu’est-ce qu’un mal partiel et passager en comparaison
des résultats généraux et 59définitifs ?
C’est elle qui déblaie les routes de l’avenir. En Barbarie comme en
Civilisation, ce qui de nos jours est synonyme, le progrès ne peut se
frayer le chemin qu’en passant sur des cadavres. L’ère du progrès
pacifique ne s’ouvrira que sur les ossements du monde civilisé, quand le
monopole aura rendu le dernier soupir et que les produits du travail
seront du domaine public.
L’astronomie, la physique, la chimie, toutes les sciences pour
mieux dire avaient progressé. Seule, la science sociale était restée
stationnaire. Depuis Socrate qui but la ciguë, et Jésus qui fut
crucifié, aucune grande lumière n’avait lui. Quand, dans les régions les
plus immondes de la société, dans quelque chose de bien autrement
abject qu’une étable, dans une boutique, naquit un grand réformateur.
Fourier venait de découvrir un nouveau monde où toutes les
individualités ont une valeur nécessaire à l’harmonie collective. Les
passions sont les instruments de ce vivant concert qui a pour archet la
fibre des attractions. Il n’était guère possible que Fourier rejetât
entièrement le froc;
il conserva, malgré lui, de son éducation
commerciale, la tradition bourgeoise, des préjugés d’autorité et de
servitude qui le firent dévier de la liberté et de l’égalité absolues,
de l’anarchie. Néanmoins, devant ce bourgeois je me découvre, et je
salue en lui un novateur, 60un
révolutionnaire. Autant les autres bourgeois sont des nains, autant
celui-là est un géant. Son nom restera inscrit dans la mémoire de
l’humanité.
1848 arriva, et l’Europe révolutionnaire prit feu comme une
traînée de poudre. Juin, cette jacquerie du dix-neuvième siècle,
protesta contre les modernes abus du nouveau seigneur. Le viol du droit
au travail et du droit à l’amour, l’exploitation de l’homme et de la
femme par l’or souleva le prolétariat et lui mit les armes à la main. La
féodalité du capital trembla sur ses bases. Les hauts barons de l’usure
et les baronnets du petit commerce se crénelèrent dans leurs comptoirs,
et du haut de leur plate-forme lancèrent sur l’insurrection d’énormes
blocs d’armées, des flots bouillants de gardes mobiles. À force de
tactique jésuitique ils parvinrent à écraser la révolte. Plus de trente
mille rebelles, hommes, femmes et enfants, furent jetés aux oubliettes
des pontons et des casemates. D’innombrables prisonniers furent
fusillés, au mépris d’une affiche placardée à tous les angles des rues,
affiche qui invitait les insurgés à déposer les armes et leur déclarait
qu’il n’y aurait ni vainqueurs ni vaincus, mais des frères, — frères ennemis,
voulait-on dire ! Les rues furent jonchées d’éclats de cervelles.
Les prolétaires désarmés furent entassés dans les caveaux des Tuileries,
de l’Hôtel de Ville, 61de
l’École-Militaire, dans les écuries des casernes, dans les carrières
d’Ivry, dans les fossés du Champ-de-Mars, dans tous les égouts de la
capitale du monde civilisé, et là massacrés avec tous les raffinements
de la cruauté ! Les coups de feu pleuvaient par tous les soupiraux,
le plomb tombait en guise de pain dans ces cloaques où, parmi les râles
des mourants, les éclats de rire de la folie, — l’on clapotait dans
l’urine et dans le sang jusqu’à mi-jambe, asphyxié par le manque d’air
et torturé par la soif et la faim. Les faubourgs furent traités comme,
au moyen-âge, une place prise d’assaut. Les archers de la civilisation
montèrent dans les maisons, descendirent dans les caves, fouillèrent
tous les coins et recoins, passant au fil de la baïonnette tout ce qui
leur paraissait suspect. Entre les barricades démantelées et à la place
de chaque pavé on aurait pu mettre une tête de cadavre… Jamais, depuis
que le monde est monde, on n’avait vu pareille tuerie. Et non seulement
les gardes nationaux de la ville et de la province, les industriels et
les boutiquiers, les bourgeois et leurs satellites commirent après le
combat mille et une atrocités;
mais les femmes même, les femmes de
magasin et de salon, se montrèrent encore plus acharnées que leurs
maris à la sanglante curée. C’est elles qui, du haut des balcons,
agitaient des écharpes;
elles qui jetaient des 62fleurs,
des rubans, des baisers aux troupes conduisant les convois de
prisonniers;
elles qui insultaient aux vaincus;
elles qui
demandaient à grands cris et avec d’épouvantables paroles qu’on fusillât
devant leur porte et qu’on accrochât à leurs volets ces lions enchaînés
dont le rugissement les avait fait pâlir au milieu de leur agio ou de
leur orgie;
elles qui, au passage de ces gigantesques suppliciés,
leur crachaient au visage ces mots, qui pour beaucoup étaient une
sentence : À mort ! à la voirie !… Ah ! ces
femmes-là n’étaient pas des femmes, mais des femelles de
bourgeois !
On crut avoir anéanti le Socialisme dans le sang. On venait, au
contraire, de lui donner le baptême de vie ! Écrasé sur la place
publique, il se réfugia dans les clubs, dans les ateliers, comme le
christianisme dans les catacombes, recrutant partout des prosélytes.
Loin d’en détruire la sentence, la persécution l’avait fait germer.
Aujourd’hui, comme le grain de blé sous la neige, le germe est enfoui
sous l’argent vainqueur du travail. Mais que le temps marche, que le
dégel arrive, que la liquidation fasse fondre à un soleil de printemps
toute cette froide exhibition du lucre, cette nappe métallique amoncelée
par couches épaisses sur la poitrine du prolétariat;
que la
saison révolutionnaire se dégage des Poissons de Février et entre dans
le signe du Bélier, et l’on verra le 63Socialisme
relever la tête et poursuivre son élan zodiacal jusqu’à ce qu’il ait
atteint la figure du Lion, — jusqu’à ce que le grain ait produit son
épi.
Comme 89 avait eu son ange rebelle : Mirabeau, lançant du
sein du Jeu de Paume, cette sanglante apostrophe au front de
l’aristocratie : « Allez dire à votre maître que nous sommes
ici par la volonté du peuple, et que nous n’en sortirons que par la
force des baïonnettes ! », 48 eut aussi son Proudhon, un autre
esprit rebelle, qui dans un livre, avait craché cette mortelle
conclusion à la face de la bourgeoisie : « La Propriété, c’est
le vol ! » Sans 48, cette vérité eût dormi longtemps ignorée
au fond de quelque bibliothèque de privilégié. 48 la mit en lumière, et
lui donna pour cadre la publicité de la presse quotidienne, la
multiplicité des clubs en plein vent : elle se grava dans la pensée
de chaque travailleur. Le grand mérite de Proudhon ce n’est pas d’avoir
été toujours logique, tant s’en faut, mais d’avoir provoqué les autres à
chercher la logique. Car l’homme qui a dit aussi : « Dieu,
c’est le mal, — l’Esclavage, c’est l’assassinat, la Charité, c’est une
mystification », — et ainsi et encore;
l’homme qui a
revendiqué avec tant de force la liberté de l’homme;
ce même
homme, hélas ! a aussi attaqué la liberté de la femme : il a
mis celle-ci au ban de la société, il l’a décrétée hors 64l’humanité.
Proudhon n’est encore qu’une fraction de génie révolutionnaire;
la moitié de son être est paralysé, et c’est malheureusement le côté du
cœur. Proudhon a des tendances anarchiques, mais ce n’est pas un
anarchiste;
il n’est pas humanité, il est masculinité. Mais, —
comme réformateur, s’il est des taches à ce diamant, — comme agitateur,
il a d’éblouissantes étincelles. Certes, c’est quelque chose. Et le
Mirabeau du Prolétariat n’a rien à envier au Mirabeau de la
Bourgeoisie;
il le dépasse de toute la hauteur de son intelligence
novatrice. L’un n’eut qu’un seul élan de rébellion, il fut un éclair,
une lueur qui s’éteignit rapidement dans les ténèbres de la corruption.
L’autre fit retentir coups de tonnerres sur coups de tonnerres. Il n’a
pas seulement menacé, il a foudroyé le vieil ordre social. Jamais homme
ne pulvérisa sur son passage tant de séculaires abus, tant de
superstitions prétendues légitimes.
89 fut le 48 de la Bourgeoisie insurgée contre la noblesse;
48, le 89 du Prolétariat insurgé contre la Bourgeoisie. À bientôt le
93 !
Et maintenant, passez autorités provisoires : république
blanche, comme jadis l’appelait de ses vœux un illustre poète qui
craignait alors qu’on ne fondit la colonne Vendôme pour en faire des
pièces de deux sous. Passez, république bleue et république rose,
république dite 65honnête
et modérée, comme il est des hommes dits de dévouement, sans doute
parce que ces hommes et cette république ne sont ni l’un ni l’autre.
Passez aussi, pachaïsme de Cavaignac l’Africain, hideux Othello, jaloux
de la forme, et qui poignarda la République au cœur parce qu’elle avait
des velléités sociales. Passez, présidence napoléonienne, empereur et
empire, pontificat du vol et du meurtre, catholicité des intérêts
mercantiles, jésuitiques et soldatesques. Passez, passez, dernières
lueurs de la lampe Civilisation et, avant de vous éteindre, faites
mouvoir sur les vitres du temple de Plutus les ombres bourgeoises de ce
grand séraphin. Passez, passez, clartés mourantes, et illuminez en
fuyant la ronde de nuit des courtisans du régime actuel, fantômes
groupés autour du spectre de Sainte-Hélène, toute cette fantasmagorie de
revenants titrés, mitrés, galonnés, argentés, cuivrés, verdegrisés,
cette bohème de cour, de sacristie, de boutique et d’arrière-boutique,
sophistique sorcellerie du Sabbat impérial. Passez ! passez !
Les morts vont vite !…
Allons, César, dans cette maison de perdition qu’on nomme les
Tuileries, satisfaites vos obscènes caprices : caressez ces dames,
et ces flacons, videz la coupe des voluptés princières;
endormez-vous, Maîtres, sur des coussins de peau de satin, ou des
oreillers de velours. 66Cet
élyséen lupanar vaut bien votre ancien bouge de Hay-Market. Allons,
ex-constable de Londres, prenez en main votre sceptre, et bâtonnez-les
tous, ces grands seigneurs-valets, et tout ce peuple valet de vos
valets;
courbez-les plus bas encore sous le poids de votre
despotisme et de votre abjection. Allons, homme providentiel,
rompez-lui les os, à cette société squelette;
réduisez-la en
poussière, afin qu’un jour la Révolution n’ait plus qu’à souffler dessus
pour la faire disparaître.
Prêtres, entonnez Te Deum sur les planches de vos églises.
Baptisez, catéchisez, confessez, mariez et enterrez les vivants et les
morts;
aspergez le monde de sermons et d’eau bénite pour en
exorciser le démon de la libre pensée.
Soldats, chantez la lie et l’écume, les rouges ivresses. Tuez à
Sébastopol et tuez dans Paris. Bivouaquez dans le sang et le vin et les
crachats;
videz vos bidons et videz vos fusils;
défoncez des
crânes humains et faites-en jaillir la cervelle;
débondez des
tonnes de spiritueux, faites-en couler un ruisseau pourpre, et
vautrez-vous dans ce ruisseau pour y boire à pleine gorgée…
Victoire ! soldats : vous avez, au nombre de 300 mille, et
après deux ans d’hésitation, enlevé les remparts de Sébastopol, défendus
par de blonds enfants de la Russie;
et, au nombre de 500 mille,
et après une ou deux nuits d’embuscade, vous avez conquis, avec 67une
bravoure toute militaire, les boulevards de Paris, ces boulevards où
défilait, bras dessus, bras dessous, une armée de promeneurs de tous
âges et de tous sexes. Soldats ! vous êtes des braves, et du fond
de son tombeau Papavoine vous contemple !…
Juges, mouchards, législateurs et bourreaux, espionnez, déportez,
guillotinez, code-pénalisez les bons et les mauvais, cette pullulation
de mécontents qui, à l’encontre de vous, grignoteurs et dévorateurs de
budgets, ne pensent pas que tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes possibles. Manipulateurs des plateaux de la justice lice, pesez
au poids de l’or la culpabilité des revendications sociales. —
Banquiers, boutiquiers, usiniers, sangsues de la production pour qui le
producteur est une si douce proie, allongez vos trompes, saisissez le
prolétariat à la gorge et pompez-lui tout l’or de ses veines. Agiotez,
commercez, usurez, exploitez;
faites des trous à la blouse de
l’ouvrier et des trous à la lune. Riches, engraissez-vous la panse et
amaigrissez la chair du pauvre. — Avocats, plaidez le pour et le contre,
le blanc et le noir;
dépouillez la veuve et l’orphelin au profit
du puissant prévaricateur, et le petit artisan au profit du grand
industriel. Suscitez des procès entre les propriétaires, en attendant
que la société fasse votre procès et celui de la propriété. Prêtez aux 68tribunaux
criminels l’appui de vos parodies de défense, et innocentez ainsi la
condamnation, sous prétexte d’innocenter l’accusé. — Huissiers, avoués
et notaires, rédigez sur papier timbré des actes de propriété ou de
piraterie;
dépossédez ceux-ci et investissez ceux-là;
ébattez-vous comme des chenilles sur les riches et plantureux sommets,
afin d’épuiser plus vite la sève qui des couches inférieures monte sans
cesse pour les alimenter. — Docteurs de l’instruction publique, qui avez
la faculté de mercurialiser les enfants de la société au nom du
crétinisme universitaire ou clérical, fessez et refessez filles et
garçons. — Diplômés de la Faculté de Médecine pour la médicamentation
mercurielle et arsenicale, ordonnancez les malades, expérimentez sur les
prolétaires et tenaillez-les sur le chevalet de vos hôpitaux. Allez,
empiriques, non seulement votre brevet d’incapacité scientifique et de
rapacité épicière vous y autorise, mais vous avez, de plus, la garantie
du gouvernement. Faites, et pour peu que vous soyez en possession d’une
aristocratique clientèle et d’un caractère bien pensant, le chef de
l’État détachera de sa couronne une étoile d’or pour la suspendre à
votre boutonnière.
Vous tous, enfin, qui êtes opulents d’opprobre, fortaiteurs à qui
la fortune sourit, comme sourient les prostituées au seuil des maisons 69borgnes;
débauchés de la décadence chrétienne, corrupteurs et corrompus,
piétinez, piétinez sur la « vile multitude », salissez-la de
votre boue, rneurtrissez-la de vos talons, attentez à sa pudeur, à son
intelligence, à sa vie;
faites, et faites encore !…
Et puis, après ?…
Empêcherez-vous le soleil de luire et le progrès de suivre son
cours ? Non, car vous ne pourrez pas faire que l’usure ne soit pas
l’usure, que la misère ne soit pas la misère, que la banqueroute ne soit
pas la banqueroute, et que la Révolution ne soit pas la Révolution ! !…
Ô Bourgeois, vous qui n’avez jamais rien produit que des
exactions, et qui rêvez des satisfactions éternelles en digérant vos
satisfactions momentanées, dites, Bourgeois, quand vous passez à l’heure
qu’il est par les rues, ne sentez-vous pas quelque chose comme une
ombre qui vous suit, quelque chose qui marche et qui ne lâche pas votre
piste ? Tant que vous serez debout et revêtus de la livrée
impériale comme d’une cuirasse, tant que vous aurez pour béquilles les
baïonnettes enrégimentées, et que le couperet de la guillotine
surmontera cet immense faisceau d’armes, avec le catéchisme-pénal d’un
côté et le code-religieux de l’autre;
tant que le capital
rayonnera sur tout cela comme un soleil d’Austerlitz, Bourgeois, vous
n’aurez rien à craindre du loup, de 70l’hyène
ou du spectre dont le flair vous épouvante. Mais, le jour où un voile
passera sur ce soleil;
le jour où votre livrée sera usée jusqu’à
la trame, le jour où, frissonnant dans votre nudité, vous trébucherez de
faux pas en faux pas et roulerez à terre, effarés, terrorisés;
le
jour où vous tomberez de Moscou en Bérézina oh ! ce jour-là, je
vous le dis, malheur à vous ! Le loup, l’hyène ou le spectre vous
sautera au ventre et à la gorge, et il vous dévorera les entrailles, et
il mettra en lambeaux vos membres et votre livrée, vos faisceaux de
baïonnettes et vos catéchismes et vos codes. C’en sera fait de votre
utopie du capital. Comme un cerf-volant dont la ficelle est cassée,
votre soleil d’or piquera une tête dans l’abîme. Paris sera devenu votre
Waterloo;
et Waterloo, vous le savez, conduit à Ste-
Hélène… En vérité, en vérité je vous le dis, ce jour-là il n’y aura pour
vous ni pitié ni merci. Souvenez-vous de Juin ! vous criera-t-on.
Œil pour œil et dent pour dent ! — Bourgeois, bourgeois, vous êtes
trop juifs pour ne pas connaître la loi de Moïse…
Ah ! toujours le fer et le plomb et le feu ! toujours
le fratricide entre les hommes ! toujours des vainqueurs et des
vaincus ! Quand donc cessera le temps des sanglantes
épreuves ? À force de manger des cadavres, la Civilisation ne
mourra-t-elle pas enfin d’indigestion ? 71
Quand donc les hommes comprendront-ils que l’Autorité c’est le mal;
— Que la Propriété, qui est aussi de l’autorité, c’est le mal;
— Que la Famille, qui est encore de l’autorité, c’est le mal;
— Que la Religion, qui est toujours de l’autorité, c’est le mal;
— Que la Légalité, la Constitutionalité, la Réglementalité, la
Contractationalité, qui toutes sont de l’autorité, c’est le mal, encore
le mal, toujours le mal !
Génie de l’Anarchie, esprit des siècles futurs, délivrez-nous du mal ! ! !
Fin de la première partie.
72
Filles du droit, sylphides de mes songes,
Égalité ! Liberté ! mes amours !
Ne serez-vous toujours que des mensonges !
Fraternité ! nous fuiras-tu toujours !
Non, n’est-ce pas ? mes déesses chéries;
Le jour approche où l’idéalité
Au vieux cadran de la réalité
Aura marqué l’heure des utopies !…
Blonde utopie, idéal de mon cœur,
Ah ! brave encore l’ignorance et l’erreur.
(Les Lazaréennes)
Qu’est-ce qu’une utopie ? Un rêve non réalisé,
mais non pas irréalisable. L’utopie de Galilée
est maintenant une vérité, elle a triomphé en
dépit de la sentence de ses juges : la terre
tourne. L’utopie de Christophe Colomb s’est
réalisée malgré les clameurs de ses détracteurs :
un nouveau monde, l’Amérique est sortie à
son appel des profondeurs de l’Océan. Que fut 73Salomon
de Caus ? Un utopiste, un fou, mais un fou qui découvrit la
vapeur. Et Fulton ? Encore un utopiste. Demandez plutôt aux
académiciens de l’Institut et à leur empereur et maître, Napoléon, dit
le Grand… Grand comme les monstres fossiles, de bêtise et de férocité.
Toutes les idées novatrices furent des utopies à leur naissance;
l’âge seul, en les développant, les fit entrer dans le monde du réel.
Les chercheurs du bonheur idéal comme les chercheurs de pierre
philosophale ne réaliseront peut-être jamais leur utopie d’une manière
absolue, mais leur utopie sera la cause de progrès humanitaires.
L’alchimie n’a pas réussi à faire de l’or, mais elle a retiré de son
creuset quelque chose de bien plus précieux qu’un vain métal, elle a
produit une science, la chimie. La science sociale sera l’œuvre des
rêveurs de l’harmonie parfaite.
L’humanité, cette immortelle conquérante, est un corps d’armée
qui a son avant-garde dans l’avenir et son arrière-garde dans le passé.
Pour déplacer le présent et lui frayer la voie, il lui faut ses
avant-postes de tirailleurs, sentinelles perdues qui font le coup de feu
de l’idée sur les limites de l’Inconnu. Toutes les grandes étapes de
l’humanité, ses marches forcées sur le terrain de la conquête sociale
n’ont été accomplies que sur les pas des guides de la pensée. En
avant ! lui criaient ces 74explorateurs
de l’Avenir, debout sur les cimes alpestres de l’utopie. Halte !
râlaient les traînards du Passé, accroupis dans les ornières de
fangeuses réactions. En marche ! répondait le génie de l’Humanité.
Et les lourdes masses révolutionnaires s’ébranlaient à sa voix. —
Humanité ! j’arbore sur la route des siècles futurs le guidon de
l’utopie anarchique, et te crie : En avant ! Laisse les
traînards du Passé s’endormir dans leur lâche immobilisme et y trouver
la mort. Réponds à leur râle d’agonie, à leurs gémissements cadavériques
par un sonore appel au mouvement, à la vie. Embouche le clairon du
Progrès, prends en main tes baguettes insurrectionnelles, et sonne et
bat la générale. — En marche ! en marche ! ! en marche ! ! !
Aujourd’hui que la vapeur est dans toute sa virilité, et que
l’électricité existe à l’état d’enfance;
aujourd’hui que la
locomotion et la navigation se font à grande vitesse;
qu’il n’y a
plus ni Pyrénées, ni Alpes, ni déserts, ni océans;
aujourd’hui que
l’imprimerie édite la parole à des cent milliers d’exemplaires et que
le commerce la colporte jusque dans les coins les plus ignorés du
globe;
aujourd’hui que d’échanges en échanges on est arrivé à
entrouvrir les voies de l’unité;
aujourd’hui que les travaux des
générations ont formé, d’étage en étage et d’arcade en arcade, ce
gigantesque aqueduc qui verse sur le monde actuel des 75flots
de sciences et de lumières;
aujourd’hui que la force motrice et
la force d’expansion dépassent tout ce que les rêves les plus utopiques
des temps anciens pouvaient imaginer de grandiose pour les temps
modernes;
aujourd’hui que le mot « impossible » est rayé
du dictionnaire humain;
aujourd’hui que l’homme, nouveau Phébus
dirigeant la marche de la vapeur, échauffe la végétation et produit où
il lui plaît des serres où germent, poussent et fleurissent les plantes
et les arbres de tous les climats, oasis que le voyageur rencontre au
milieu des neiges et des glaces du Nord;
aujourd’hui que le génie
humain, au nom de sa suzeraineté, a pris possession du soleil, ce foyer
d’étincelants artistes, qu’il en a captivé les rayons, les a enchaînés à
son atelier, et les contraint, comme de serviles vassaux, à graver et à
peindre son image sur des plaques de zinc ou des feuilles de
papier;
aujourd’hui, enfin, que tout marche à pas de géant, est-il
possible que le Progrès, ce géant des géants, continue à marcher
piano-piano sur les railways de la science sociale ? Non, non. Je
vous dis, moi, qu’il va changer d’allure;
il va se mettre au pas
avec la vapeur et l’électricité, il va lutter avec elles de force et
d’agilité. Malheur alors à qui voudrait tenter de l’arrêter dans sa
course : il serait rejeté en lambeaux sur le revers du chemin par
le chasse-pierres du colossal 76locomoteur,
ce cyclope à l’œil de feu qui remorque à toute chaleur d’enfer le
cortège satanique de l’humanité, et qui, se dressant sur ses essieux,
s’avance, front haut et tête baissée, sur la ligne droite de l’anarchie,
en secouant dans les airs sa brune chevelure constellée d’étincelles de
flamme ! Malheur à qui voudrait se mettre en travers de ce cratère
roulant ! Tous les dieux du monde antique et moderne ne sont pas
de taille à se mesurer avec le nouveau Titan, place ! place !
rangez-vous de côté, bouviers couronnés, marchands de bétail humain qui
revenez de Poissy avec votre carriole
Civilisation. Garez-vous, matamores Lilliputiens, et livrez passage à
l’utopie. Place ! place au souffle énergique de la
Révolution ! Place, monnayeurs d’écus, forgeurs de fers, place au
monnayeur d’idées, au forgeur de foudre !…
— À peine avais-je fini de tracer ces lignes que je fus forcé de
m’arrêter, comme il m’arriva bien souvent d’y être contraint dans le
cours de ce travail. La trop grande tension de toutes mes facultés pour
soulever et rejeter le fardeau d’ignorance qui pèse sur ma tête, cette
surexcitation enthousiaste de la pensée, en agissant sur mon tempérament
débile, avait fait jaillir les pleurs de mes yeux. Je suffoquais dans
les sanglots. Le sang me battait les deux tempes et soulevait dans mon
cerveau des 77vagues
torrentielles, flots brûlants que les artères ne cessaient d’y
précipiter par toutes leurs écluses. Et tandis que de la main droite
j’essayais de contenir et d’apaiser les bouillonnements de mon front, de
la main gauche j’essayais en vain de comprimer les pulsations
accélérées de mon cœur. L’air n’arrivait plus à mes poumons. Je
chancelais comme un homme ivre, en allant ouvrir la croisée de ma
chambre. Je m’approchai de mon lit et me jetai dessus. — Vais-je donc
perdre la vie ou la raison ? me disais-je. Et je me relevai, ne
pouvant rester couché, et je me recouchai, ne pouvant rester debout. Il
me semblait que ma tête allait éclater, et qu’on me tordait le sein avec
des tenailles. J’étranglais : des muscles de fer me serraient à la
gorge… Ah ! l’Idée est une amante qui dans ses fougueux
embrassements vous mord jusqu’à vous faire crier, et ne vous laisse un
moment, pantelant et épuisé, que pour vous préparer à de nouvelles et
plus ardentes caresses. Pour lui faire la cour, il faut, si l’on n’est
pas fort en science, être brave en intuition. Arrière ! dit-elle
aux faquins et aux lâches, vous êtes des profanes ! Et elle les
laisse se morfondre hors du sanctuaire. À cette langoureuse, superbe et
passionnée maîtresse, il faut des hommes de salpêtre et de bronze pour
amants. Qui sait combien de jours coûte chacun de ses baisers ! Une
fois ce spasme apaisé, 78je
m’assis devant ma table. L’Idée vint s’y asseoir à mes côtés. Et, la
tête appuyée sur son épaule, une main dans sa main et l’autre dans les
boucles de ses cheveux, nous échangeâmes un long regard de calme
ivresse. Je me remis à écrire, et à son tour elle se pencha sur moi. Et
je sentais son doux contact rallumer la verve dans mon cerveau et dans
mon cœur, et son souffle embraser de nouveau mon souffle. Après avoir
relu ce que j’avais écrit, et en songeant à cette masse inerte de
préjugés et d’ignorances qu’il fallait transformer en individualités
actives, en libres et studieuses intelligences, je sentis que les
soupçons du doute se glissaient dans mon esprit. Mais l’Idée, me parlant
à l’oreille, les dissipa bientôt. Une société, me dit-elle, qui dans
ses couches les plus obscures, sous la blouse de l’ouvrier, sent gronder
de semblables laves révolutionnaires, des tempêtes de soufre et de feu
comme il en circule dans tes veines;
une société dans laquelle il
se trouve des déshérités pour oser écrire ce que tu écris, et faire
ainsi appel à toutes les révoltes du bras et de l’intelligence;
une société où de pareils écrits trouvent des presses pour les imprimer
et des hommes pour serrer la main à leurs auteurs;
où ces auteurs,
qui sont des prolétaires, trouvent encore des patrons pour les
employer, — sauf exceptions, bien entendu, — et où ces hérétiques de
l’ordre 79légal
peuvent cheminer par les rues sans être marqués au front d’un fer
rouge, et sans qu’on les traîne au bûcher, eux et leurs livres;
oh, va, une telle société, bien qu’elle soit officiellement l’ennemie
des idées nouvelles, est bien près de passer à l’ennemi… Si elle n’a pas
encore le sentiment de la moralité de l’Avenir, du moins n’a-t-elle
plus le sentiment de la moralité du Passé. La société actuelle est comme
une forteresse investie de toutes parts et qui a perdu toute
communication avec le corps d’armée qui la protégeait et qui a été
détruit. Elle sait qu’elle ne peut plus se ravitailler. Aussi ne se
défend-elle plus que pour la forme. On peut calculer d’avance le jour de
sa reddition. Sans aucun doute, il y aura encore des volées de coups de
canon échangées;
mais quand elle aura épuisé ses dernières
munitions, vidé ses arsenaux et ses greniers d’abondance, il faudra bien
qu’elle amène pavillon. La vieille société n’ose plus se protéger, ou,
si elle se protège, c’est avec une fureur qui témoigne de sa faiblesse.
Les jeunes gens enthousiastes du beau peuvent être audacieux et voir le
succès couronner leur audace. Les vieillards envieux et cruels
échoueront toujours dans leurs caduques témérités. Il y a bien encore de
nos jours, et plus que jamais, des prêtres pour religionner les âmes,
comme il y a des juges pour tortionner les corps;
des soldats 80pour
faire pâturer l’autorité, comme des patrons pour vivre aux dépens de
l’ouvrier. Mais prêtres et juges, soldats et patrons n’ont plus foi dans
leur sacerdoce. Il y a dans leur glorification publique d’eux-mêmes par
eux-mêmes comme une arrière-pensée de honte à faire ce qu’ils font.
Tous ces parvenus, ces porteurs de chasubles ou de simarres, de
ceintures garnies de pièces d’or ou de lames d’acier, ne se sentent pas à
l’aise entre le monde qui vient et le monde qui s’en va;
ils ont
des inquiétudes dans les jambes, il semble qu’ils marchent sur des
charbons ardents. Il est vrai qu’ils continuent toujours à officier, à
condamner, à fusiller, à exploiter, mais, « dans leur for
intérieur, ils ne sont pas bien sûrs de n’être pas des voleurs et des
assassins !… » c’est-à-dire qu’ils n’osent pas tout à fait se
l’avouer, de peur d’avoir trop peur. Ils comprennent vaguement qu’ils
sont en rupture de ban, que la société civilisée est une société mal
famée, et qu’un jour ou l’autre la Révolution peut opérer dans ce bouge
une descente de justice. Le pas de l’avenir résonne sourdement sur le
pavé de la rue. Trois coups frappés à la porte, trois coups de tocsin
dans Paris, et c’en est fait de l’enjeu et des joueurs !
La Civilisation, cette fille de la Barbarie qui a la sauvagerie
pour aïeule, la Civilisation, épuisée par dix-huit siècles de débauches,
est 81atteinte
d’une maladie incurable. Elle est condamnée par la science. Il faut
qu’elle meure. Quand ? plus tôt qu’on ne croit, sa maladie est une
phtisie pulmonaire, et, on le sait, les phtisiques conservent
l’apparence de la vie jusqu’à la dernière heure. Un soir d’orgie elle se
couchera pour ne plus se relever.
Quand l’Idée eut fini de parler, je l’attirai doucement sur mes
genoux et là, entre deux baisers, je lui demandai le secret des temps
futurs. Elle est si tendre et si bonne pour qui l’aime ardemment qu’elle
ne sut pas me refuser. Et je restai suspendu à ses lèvres et
recueillant chacune de ses paroles, et comme fasciné par le fluide
attractif, par les effluves de lumière dont m’inondait sa prunelle.
Qu’elle était belle ainsi, la gracieuse séductrice ! Je voudrais
pouvoir redire avec tout le charme qu’elle mit à me le raconter ces
magnificences de l’utopie anarchique, toutes ces féeries du monde
harmonien. Ma plume est trop peu savante pour en donner autre chose
qu’un pâle aperçu. Que celui qui voudra en connaître les ineffables
enchantements fasse, comme moi, appel à l’Idée, et que, guidé par elle,
il évoque à son tour les sublimes visions de l’idéal, la lumineuse
apothéose des âges futurs.
Dix siècles ont passé sur le front de 82l’Humanité.
Nous sommes en l’an 2858. — Imaginez un sauvage des premiers âges,
arraché du sein de sa forêt primitive et jeté sans transition à quarante
siècles de distance au milieu de l’Europe actuelle, en France, à Paris.
Supposez qu’une puissance magique ait délié son intelligence et la
promène à travers les merveilles de l’industrie, de l’agriculture, de
l’architecture, de tous les arts et de toutes les sciences, et que,
comme un cicerone, elle lui en montre et lui en explique toutes les
beautés. Et maintenant jugez de l’étonnement de ce sauvage. Il tombera
en admiration devant toutes ces choses;
il ne pourra en croire ses
yeux ni ses oreilles;
il criera au miracle, à la civilisation, à
l’utopie !
Imaginez maintenant un civilisé transplanté tout à coup du Paris du 19e
siècle au temps originaire de l’humanité. Et jugez de sa stupéfaction
en face de ces hommes qui n’ont encore d’autres instincts que ceux de la
brute, des hommes qui paissent et qui bêlent, qui beuglent et qui
ruminent, qui ruent et qui braient, qui mordent, qui griffent et qui
rugissent, des hommes pour qui les doigts, la langue, l’intelligence
sont des outils dont ils ne connaissent pas le maniement, un mécanisme
dont ils sont hors d’état de comprendre les rouages. Figurez-vous ce
civilisé, ainsi exposé à la merci des hommes farouches, à la fureur des
bêtes 83féroceset
des éléments indomptés. Il ne pourra vivre parmi toutes ces
monstruosités. Ce sera pour lui le dégoût, l’horreur, le chaos !
Eh bien ! l’utopie anarchique est à la civilisation ce que
la civilisation est à la sauvagerie. Pour celui qui a franchi par la
pensée les dix siècles qui séparent le présent de l’avenir, qui est
entré dans ce monde futur et en a exploré les merveilles, qui en a vu,
entendu et palpé tous les harmonieux détails, qui s’est initié à toutes
les joies de cette société humanitaire, pour celui-là le monde actuel
est encore une terre inculte et marécageuse, un cloaque peuplé d’hommes
et d’institutions fossiles, une monstrueuse ébauche de société, quelque
chose d’informe et de hideux que l’éponge des révolutions doit effacer
de la surface du globe. La Civilisation, avec ses monuments, ses lois,
ses mœurs, avec ses frontières de propriétés et ses ornières de nations,
ses ronces autoritaires et ses racines familiales, sa prostitutionnelle
végétation;
la Civilisation avec ses patois anglais, allemand,
français, cosaque, avec ses dieux de métal, ses fétiches grossiers, ses
animalités pagodines, ses caïmans mitrés et couronnés, ses troupeaux de
rhinocéros et de daims, de bourgeois et de prolétaires, ses
impénétrables forêts de baïonnettes et ses mugissantes artilleries,
torrent de bronze allongés sur leurs affûts et vomissant avec fracas des
cascades de 84mitraille;
la Civilisation, avec ses grottes de misère, ses bagnes et ses
ateliers, ses maisons, de tolérance et de St-Lazare, avec ses
montagneuses chaînes de palais et d’églises, de forteresses et de
boutiques, ses repaires de princes, d’évêques, de généraux, de
bourgeois, obscènes macaques, hideux vautours, ours mal léchés,
métallivores et carnivores qui souillent de leur débauche et font
saigner sous leur griffe la chair et l’intelligence humaines;
la
Civilisation, avec son Évangile pénal et son Code religieux, ses
empereurs et ses papes — ses potences-constrictor qui vous étranglent un
homme dans leurs anneaux de chanvre et puis le balancent au haut d’un
arbre, après lui avoir brisé la nuque du cou, ses guillotines-alligator
qui vous le broient comme un chien entre leurs terribles mâchoires et
vous lui séparent la tête du tronc d’un coup de leur herse
triangulaire;
la Civilisation, enfin, avec ses us et coutumes, ses
chartes et ses constitutions pestilentielles, son choléra-moral, toutes
ses religionnalités et ses gouvernementalités épidémiques;
la
Civilisation, en un mot, dans toute sa sève et son exubérance, la
Civilisation, dans toute sa gloire, est, pour celui-là qui a fixé du
regard l’éblouissant Avenir, ce que serait pour le civilisé la
sauvagerie à l’origine du globe, l’homme nouveau-né au sortir de son
moule terrestre et barbottant encore dans les menstrues du 85chaos;
comme aussi l’utopie anarchique est, pour le civilisé, ce que serait
pour le sauvage la révélation du monde civilisé;
c’est-à-dire
quelque chose d’hyperboliquement bon, d’hyperboliquement beau, quelque
chose d’ultra et d’extra-naturel, le paradis de l’homme sur la terre.
L’homme est un être essentiellement révolutionnaire. Il ne saurait
s’immobiliser sur place. Il ne vit pas de la vie des bornes, mais de la
vie des astres. La nature lui a donné le mouvement et la lumière, c’est
pour graviter et rayonner. La borne elle-même, bien que lente à se
mouvoir, ne se transforme-t-elle pas chaque jour imperceptiblement
jusqu’à ce qu’elle se soit entièrement métamorphosée, et ne
continue-t-elle pas dans la vie éternelle ses éternelles
métamorphoses ?
Civilisés, voulez-vous donc être plus bornes que les bornes ?
— « Les révolutions sont des conservations. »
— Révolutionnez-vous donc, afin de vous conserver.
Dans l’aride désert où est campée notre génération, l’oasis de
l’anarchie est encore, pour la caravane fatiguée de marches et de
contre-marches, un mirage flottant à 86l’aventure.
Il dépend de l’intelligence humaine de solidifier cette vapeur, d’en
fixer le fantôme aux ailes d’azur sur le sol, de lui donner un corps.
Voyez-vous là-bas, aux fins fonds de l’immense misère, voyez-vous un
nuage sombre et rougeâtre s’élever à l’horizon ? C’est le Simoun
révolutionnaire. Alerte ! civilisés. Il n’est que temps de plier
les tentes, si vous ne voulez être engloutis sous cette avalanche de
sables brûlants. Alerte ! et fuyez droit devant vous. Vous
trouverez la source fraîche, la verte pelouse, les fleurs parfumées, les
fruits savoureux, un abri protecteur sous de larges et hauts ombrages.
Entendez-vous le Simoun qui vous menace ? voyez-vous le mirage qui
vous sollicite ? Alerte ! Derrière vous, c’est la mort;
à
droite et à gauche, c’est la mort;
où vous stationnez, c’est la
mort… Marchez ! devant vous, c’est la vie. Civilisés, civilisés, je
vous le dis : le mirage n’est point un mirage, l’utopie n’est
point une utopie;
ce que vous prenez pour un fantôme c’est la
réalité !…
Et, m’ayant donné trois baisers, l’Idée écarta le rideau des siècles
et découvrit à mes yeux la grande scène du monde futur, où elle allait
me donner pour spectacle l’Utopie anarchique. 87
La liberté mutuelle est la loi commune.
(Émile de Girardin)
Et
la terre, qui était sèche, reverdit, et tous purent manger de ses
fruits, et aller et venir sans que personne leur dît : Où
allez-vous ? on ne passe point ici.
Et les petits enfants cueillaient des fleurs, et les apportaient à leur mère, qui doucement leur souriait.
Et il n’y avait ni pauvres ni riches, mais tous avaient en
abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous
s’aimaient et s’aidaient en frères.
(Paroles d’un croyant)
Et d’abord, la Terre a changé de physionomie. À la place des
plaies marécageuses qui lui dévoraient les joues, brille un duvet
agricole, moisson dorée de la fertilité. Les montagnes semblent aspirer
avec frénésie le grand air de la liberté, et balancent sur leurs cimes
leur beau panache de feuillage. Les déserts de sables ont fait place à
des forêts peuplées de chênes, de cèdres, de palmiers, qui foulent aux
pieds un épais tapis de mousse, molle verdure émaillée de toutes les
fleurs amoureuses de frais ombrages et de clairs ruisseaux. Les cratères
ont été muselés, l’on a fait taire leur éruption dévastatrice, et l’on a
donné un cours utile à ces réservoirs de lave. L’air, le feu, et l’eau,
88tous
les éléments aux instincts destructeurs ont été domptés, et captifs
sous le regard de l’homme, ils obéissent à ses moindres volontés. Le
ciel a été escaladé. L’électricité porte l’homme sur ses ailes et le
promène dans les nues, lui et ses steamboats aériens. Elle lui fait
parcourir en quelques secondes des espaces que l’on mettrait aujourd’hui
des mois entiers à franchir sur le dos des lourds bâtiments marins. Un
immense réseau d’irrigations couvre les vastes prairies, dont on a jeté
au feu les barrières et où paissent d’innombrables troupeaux destinés à
l’alimentation de l’homme. L’homme trône sur ses machines de labour, il
ne féconde plus le champ à la vapeur de son corps, mais à la sueur de la
locomotive. Non seulement on a comblé les ornières des champs, mais on a
aussi passé la herse sur les frontières des nations. Les chemins de
fer, les ponts jetés sur les détroits et les tunnels sous-marins, les
bâtiments-plongeurs et les aérostats, mus par l’électricité, ont fait de
tout le globe une cité unique dont on peut faire le tour en moins d’une
journée. Les continents sont les quartiers ou les districts de la ville
universelle. De monumentales habitations, disséminées par groupes au
milieu des terres cultivées, en forment comme les squares. Le globe est
comme un parc dont les océans sont les pièces d’eau;
un enfant
peut, en jouant au 89ballon,
les enjamber aussi lestement qu’un ruisseau. L’homme, tenant en main le
sceptre de la science, a désormais la puissance qu’on attribuait jadis
aux dieux, au bon vieux temps des hallucinations de l’ignorance, et il
fait à son gré la pluie et le beau temps;
il commande aux saisons,
et les saisons s’inclinent devant leur maître. Les plantes tropicales
s’épanouissent à ciel découvert dans les régions polaires;
des
canaux de lave en ébullition serpentent à leurs pieds;
le travail
naturel du globe et le travail artificiel de l’homme ont transformé la
température des pôles, et ils ont déchaîné le printemps là où régnait
l’hiver perpétuel. Toutes les villes et tous les hameaux du monde
civilisé, ses temples, ses citadelles, ses palais, ses chaumières, tout
son luxe et toutes ses misères ont été balayés du sol comme des
immondices de la voie publique;
il en reste plus de la
civilisation que le cadavre historique, relégué au Mont-Faucon du
souvenir. Une architecture grandiose et élégante, comme rien de ce qui
existe aujourd’hui ne saurait donner le croquis, a remplacé les
mesquines proportions et les pauvretés de style des édifices des
civilisés. Sur l’emplacement de Paris, une construction colossale élève
ses assises de granit et de marbre, ses piliers de fonte d’une épaisseur
et d’une hauteur prodigieuse. Sous son vaste dôme en fer découpé à jour
et posé, comme 90une
dentelle, sur un fond de cristal, un million de promeneurs peuvent se
réunir sans y être foulés. Des galeries circulaires, étagées les unes
sur les autres et plantées d’arbres comme des boulevards, forment autour
de ce cirque immense une immense ceinture qui n’a pas moins de vingt
lieues de circonférence. Au milieu de ces galeries, une voie ferrée
transporte, dans de légers et gracieux wagons, les promeneurs d’un point
à un autre, les prend et les dépose où il leur plaît. De chaque côté de
la voie ferrée est une avenue de mousse, une pelouse;
puis, une
avenue sablée pour les cavaliers;
puis, une avenue dallée ou
parquetée;
puis, enfin, une avenue recouverte d’un épais et
moelleux tapis. Tout le long de ces avenues sont échelonnés des divans
et des berceuses à sommiers élastiques et à étoffes de soie et de
velours, de laines et de toiles perses;
et aussi des bancs et des
fauteuils en bois vernis, en marbre ou en bronze, nus ou garnis de
sièges en tresse ou en cuir, en drap uni ou en fourrure tachetée ou
tigrée. Sur les bords de ces avenues, des fleurs de toutes les contrées,
s’épanouissant sur leurs tiges, ont pour parterre de longues consoles
en marbre blanc. De distance en distance se détachent de légères
fontaines, les unes en marbre blanc, en stuc, en agate et bronze, plomb
et argent massif;
les autres en marbre noir, en brèche violette,
en 91jaune
de sienne, en malaquite, en granit, en cailloux, en coquillage et
cuivre et or et fer. Le tout mélangé ensemble ou en partie avec une
entente parfaite de l’harmonie. Leur forme, variée à l’infini, est
savamment mouvementée. Des sculptures, œuvres d’habiles artistes,
animent par d’idéales fantaisies ces urnes d’où, le soir, jaillissent
avec des flots et des jets d’eau limpide des jets et des flots de
lumière, cascades de diamants et de lave qui ruissellent à travers les
plantes et les fleurs aquatiques. Les piliers et les plafonds des
galeries sont d’une ornementation hardie et fortement accentuée. Ce
n’est ni grec, ni romain, ni mauresque, ni gothique, ni
renaissance;
c’est quelque chose de témérairement beau,
d’audacieusement gracieux, c’est la pureté du profil avec la lasciveté
du contour, c’est souple et c’est nerveux;
cette ornementation est
à l’ornementation de nos jours ce que la majesté du lion, ce superbe
porte-crinière, est à la pataudité et à la nudité du rat. La pierre, le
bois et le métal concourent à la décoration de ces galeries, et s’y
marient harmonieusement. Sur des fonds d’or et d’argent se découpent des
sculptures en bois de chêne, en bois d’érable, en bois d’ébène. Sur des
champs de couleurs tendres ou sévères courent en relief des rinceaux de
fer et de plomb galvanisés. Des muscles de bronze et de marbre divisent
92toute
cette riche charnure en mille compartiments, et en relient l’unité.
D’opulentes draperies pendent le long des arcades qui, du côté interne,
sont ouvertes sur le cirque, et, du côté externe, fermées aux
intempéries des saisons par une muraille de cristal. À l’intérieur, des
colonnades formant véranda supportent à leur faite un entablement
crénelé à plate-forme ou terrasse, comme une forteresse ou un colombier,
et livrent passage, par ces ouvertures architecturales, aux visiteurs
qui en descendent ou qui y montent au moyen d’un balcon mobile s’élevant
ou s’abaissant à la moindre pression. Ces galeries circulaires,
régulières quant à l’ensemble, mais différentes quant aux détails, sont
coupées de distance en distance par des corps de bâtiments en saillie
d’un caractère plus imposant encore. Dans ces pavillons, qui sont comme
les maillons de cette chaîne d’avenues, il y a les salons de
rafraîchissements et de collations, les salons de causerie et de
lecture, de jeux et de repos, d’amusements et de récréations, pour l’âge
viril comme pour l’âge enfantin. Dans ces sortes de reposoirs, ouverts à
la foule bigarrée des pèlerins, tous les raffinements du luxe qu’on
pourrait de nos jours appeler aristocratique, semblent y avoir été
épuisés, tout y est d’une richesse et d’une élégance féerique. Ces
pavillons, à leur étage inférieur, sont autant de 93péristyles
par où l’on entre dans l’immense arène. Ce nouveau Colysée, dont nous
venons d’explorer les gradins, a son arène comme les anciens
colysées : c’est un parc parsemé de massifs d’arbres, de pelouses,
de plates-bandes de fleurs, de grottes rustiques et de kiosques
somptueux. La Seine et une infinité de canaux et de bassins de toutes
les formes, eaux vives et eaux dormantes, se carrent ou courent,
reposent ou serpentent au milieu de tout cela. De larges avenues de
marronniers et d’étroits sentiers bordés de haies, et couverts de
chèvre-feuille et d’aubépine, les sillonnent dans tous les sens. Des
groupes de bronze et de marbre, chefs-d’œuvre de la statuaire, jalonnent
ces avenues et y trônent par intervalles, ou se mirent, au détour de
quelque sentier dérobé, dans le cristal d’une fontaine solitaire. Le
soir, de petits globes de lumière électrique projettent, comme des
étoiles, leurs timides rayons sur les ombrages de verdure, et plus loin,
au-dessus de la partie la plus découverte, une énorme sphère de lumière
électrique verse de son orbe des torrents de clarté solaire. Des
calorifères, brasiers infernaux, et des ventilateurs, poumons éoliens,
combinent leurs efforts pour produire dans cette enceinte un climat
toujours tempéré, une floraison perpétuelle. C’est quelque chose de
mille et une fois plus magique que les palais et les jardins 94des
Mille et une Nuits. Des yoles aérostatiques, des canotiers aériens
traversent à vol d’oiseau cette libre volière humaine, vont, viennent,
entrent et sortent, se poursuivent ou se croisent dans leurs
capricieuses évolutions. Ici ce sont des papillons multicolores qui
voltigent de fleurs en fleurs, là des oiseaux des zones équatoriales qui
folâtrent en toute liberté. Les enfants s’amusent sur les pelouses avec
les chevreuils et les lions devenus des animaux domestiques ou
civilisés, et ils s’en servent comme de dadas pour monter dessus ou les
atteler à leurs brouettes. Les panthères, apprivoisées comme des chats,
grimpent après les colonnes ou les arbres, sautent sur l’épaule de roc
des grottes, et, dans leurs bonds superbes ou leurs capricieuses
minauderies, dessinent autour de l’homme les plus gracieuses
courbes;
et, rampantes à ses pieds, sollicitent de lui un regard
ou une caresse. Des orgues souterraines, mugissements de vapeur ou
d’électricité, font entendre par moment leur voix de basse-taille et,
comme d’un commun concert, mêlent leurs sourdes notes au ramage aigu des
oiseaux chanteurs, ces légers ténors. Au centre à peu près de cette
vallée de l’harmonie s’élève un labyrinthe, au faîte duquel est un
bouquet de palmiers. Au pied de ces palmiers est une tribune en ivoire
et bois de chêne, du plus beau galbe. Au-dessus de 95cette
tribune, et adossée aux tiges des palmiers, est suspendue une large
couronne en acier poli entourant une toque de satin azur proportionnée à
la couronne. Une draperie en velours et en soie grenat, à frange
d’argent, et supportée par des torsades en or, retombe en boucles par
derrière. Sur le devant des bandeaux est une grosse étoile en diamant,
surmontée d’un croissant et d’une aigrette de flamme vive. De chaque
côté sont deux mains en bronze, également attachées au bandeau, une à
droite et l’autre à gauche, servant d’agrafes à deux ailes également de
flamme vive. C’est à cette tribune que, dans les jours de solennité,
montent ceux qui veulent parler à la foule. On comprend que, pour oser
aborder pareille chaire, il faille être autre chose que nos tribuns et
parlementaires. Ceux-ci seraient littéralement écrasés sous le poids
moral de cette couronne;
ils sentiraient sous leurs pieds le
plancher frémir de honte et s’écarter pour les engloutir. Aussi ces
hommes qui viennent prendre place sous ce diadème et sur ces degrés
allégoriques, ne sont-ils que ceux qui ont à répandre, du haut de cette
urne de l’intelligence, quelque grande et féconde pensée, perle
enchâssée dans une brillante parole, et qui, sortie de la foule, retombe
sur la foule comme la rosée sur les fleurs. La tribune est libre. Y
monte qui veut, — mais ne le veut que qui 96peut
y monter. Dans ce monde là, qui est bien différent du nôtre, on a le
sublime orgueil de n’élever la voix en public que pour dire quelque
chose. Icare n’eût pas osé y essayer ses ailes, il eût été trop certain
de choir. C’est qu’il faut mieux qu’une intelligence de cire pour tenter
l’ascension de la parole devant un pareil auditoire. Un ingénieux
mécanisme acoustique permet à ce million d’auditeurs d’entendre
distinctement toutes les paroles de l’orateur, si éloigné que chacun
soit de lui. Des instruments d’optique admirablement perfectionnés,
permettent d’en suivre les mouvements, ceux du geste et de la
physionomie, à une très grande distance.
Vu par les yeux du Passé, ce colossal carrousel, avec toutes ses
vagues humaines, avait pour moi l’aspect grandiose de l’Océan. Vu par
les yeux de l’Avenir, nos académies de législateurs et nos conseils
démocratiques, le palais Bourbon et la salle Martel, ne m’apparaissaient
plus que sous la forme d’un verre d’eau. Ce que c’est que l’homme et
comme il voit différemment les choses, selon que le panorama des siècles
roule ou déroule ses perspectives. Ce qui pour moi était l’utopie était
pour eux tout ordinaire. Ils avaient des rêves bien autrement
gigantesques et que ne pouvait embrasser ma petite imagination.
J’entendis parler de projets tellement 97
au-dessus du vulgaire que c’est à peine si je pouvais en saisir le sens.
Quelle figure, disais-je en moi-même, ferait au milieu de ces gens-là un
civilisé de la rue des Lombards : il aurait beau se mettre la tête
dans son mortier, la broyer comme un noyau de pêche, en triturer le
cerveau, il ne parviendrait jamais à en extraire un rayon d’intelligence
capable seulement d’en comprendre le plus petit mot.
Ce monument dont j’ai essayé de donner un croquis, c’est le
palais ou pour mieux dire le temple des arts et des sciences, quelque
chose dans la société ultérieure comme le Capitole et le Forum dans la
société antérieure. C’est le point central où viennent aboutir tous les
rayons d’un cercle et d’où ils se répandent ensuite à tous les points de
la circonférence. Il s’appelle le Cyclidéon, c’est-à-dire
« lieu consacré au circulus des idées », et par conséquent à
tout ce qui est le produit de ces idées;
c’est l’autel du culte
social, l’église anarchique de l’utopiste humanité.
Chez les fils de ce nouveau monde, il n’y a ni divinité ni
papauté, ni royauté ni dieux, ni rois ni prêtres. Ne voulant pas être
esclaves, ils ne veulent pas de maîtres. Etant libres, ils n’ont de
culte que pour la Liberté, aussi la pratiquent-ils dès leur enfance et
la confessent-ils à tous les moments et jusque dans les derniers moments
de leur vie. Leur communion 98anarchique
n’a besoin ni de bibles ni de codes;
chacun d’eux porte en soi sa
loi et son prophète, son cœur et son intelligence. Il ne font pas à
autrui ce qu’ils ne voudraient pas que leur fit autrui, et ils font à
autrui ce qu’ils voudraient qu’autrui leur fit. Voulant le bien pour
eux, ils font le bien pour les autres. Ne voulant pas qu’on attente à
leur libre volonté, ils n’attentent pas à la libre volonté des autres.
Aimants, aimés, ils veulent croître dans l’amour et multiplier par
l’amour. Hommes, ils rendent au centuple à l’Humanité ce qu’enfants ils
ont coûté de soins à l’Humanité;
et à leur prochain les sympathies
qui sont dues à leur prochain : regard pour regard, sourire pour
sourire, baiser pour baiser, et, au besoin, morsure pour morsure. Ils
savent qu’ils n’ont qu’une mère commune, l’Humanité, qu’ils sont tous
frères, et que fraternité oblige. Ils ont conscience que l’harmonie ne
peut exister que par le concours des volontés individuelles, que la loi
naturelle des attractions est la loi des infiniment petits comme des
infiniment grands, que rien de ce qui est sociable ne peut se mouvoir
que par elle, qu’elle est la pensée universelle, l’unité des unités, la
sphère des sphères, qu’elle est immanente et permanente dans l’éternel
mouvement;
et ils disent : En dehors de l’anarchie pas de
salut ! et ils ajoutent : Le bonheur, il est de notre monde.
Et 99tous
sont heureux, et tous rencontrent sur leur chemin les satisfactions
qu’ils cherchent. Ils frappent, et toutes les portes s’ouvrent;
la
sympathie, l’amour, les plaisirs et les joies répondent aux battements
de leur cœur, aux pulsations de leur cerveau, aux coups de marteau de
leur bras;
et, debout sur leurs seuils, ils saluent le frère,
l’amant, le travailleur;
et la Science, comme une humble servante,
les introduit plus avant sous le vestibule de l’Inconnu.
Et vous voudriez une religion, des lois chez un pareil
peuple ? Allons donc ! Ou ce serait un péril, ou ce serait un
hors-d’œuvre. Les lois et les religions sont faites pour les esclaves
par des maîtres qui sont aussi des esclaves. Les hommes libres ne
portent ni lien spirituel ni chaînes temporelles. L’homme est son roi et
son Dieu. — »
« Moi et mon droit », telle est sa devise.
Sur l’emplacement des principales grandes villes d’aujourd’hui, l’on avait construit des Cyclidéons,
non pas semblables, mais analogues à celui dont j’ai donné la
description. Ce jour-là, il y avait dans celui-ci exhibition universelle
des produits du génie humain. Quelquefois ce n’étaient que des
expositions partielles, expositions de district ou de continent. C’est à
l’occasion de cette solennité que trois ou quatre orateurs avaient
prononcé des discours. 100Dans
ce cyclique des poétiques labeurs du bras et de l’intelligence était
exposé tout un musée de merveilles. L’agriculture y avait apporté ses
gerbes, l’horticulture ses fleurs et ses fruits, l’industrie ses
étoffes, ses meubles, ses parures, la science tous ses engrenages, ses
mécanismes, ses statistiques, ses théories. L’architecture y avait
apporté ses plans, la peinture ses tableaux, la sculpture et la
statuaire ses ornements et ses statues, la musique et la poésie les plus
purs de leurs chants. Les arts comme les sciences avaient mis dans cet
écrin leurs plus riches joyaux.
Ce n’était pas un concours comme nos concours. Il n’y avait ni
jury d’admission ni jury de récompenses triés par la voix du sort ou du
scrutin, ni grand prix octroyé par des juges officiels, ni couronnes, ni
brevets, ni lauréats, ni médailles. La libre et grande voix publique
est seule juge souveraine. C’est pour complaire à cette puissance de
l’opinion que chacun vient lui soumettre ses travaux, et c’est elle qui,
en passant devant les œuvres des uns et des autres, leur décerne selon
ses aptitudes spéciales, non pas des hochets de distinction, mais des
admirations plus ou moins vives, des examens plus ou moins attentifs,
plus ou moins dédaigneux. Aussi, ses jugements sont-ils toujours
équitables, toujours à la condamnation des moins braves, toujours à la
louange des plus 101vaillants,
toujours un encouragement à l’émulation, pour les faibles comme pour
les forts. C’est la grande redresseuse de torts;
elle qui témoigne
à tous individuellement qu’ils ont plus ou moins suivi le sentier de
leur vocation, qu’ils s’en sont plus ou moins écartés;
et l’avenir
se charge de ratifier ses maternelles observations. Et tous ses fils se
grandissent à l’envi par cette instruction mutuelle, car tous ont
l’orgueilleuse ambition de se distinguer également dans leurs divers
travaux.
Au sortir de cette fête, je montai en aérostat avec mon guide,
nous naviguâmes une minute dans les airs et nous débarquâmes bientôt sur
le perron d’un des squares de l’universelle cité. C’est quelque chose
comme un phalanstère, mais sans aucune hiérarchie, sans aucune autorité,
où tout, au contraire, témoigne de la liberté et de l’égalité, de
l’anarchie la plus complète. La forme de celui-ci est à peu près celle
d’une étoile, mais ses faces rectangulaires n’ont rien de symétrique,
chacune a son type particulier. L’architecture semble avoir modelé dans
les plis de leur robe structurale toutes les ondulations de la grâce,
toutes les courbes de la beauté. Les décorations intérieures sont d’une
somptuosité élégante. C’est un heureux mélange de luxe et de simplicité,
un harmonieux choix de contrastes. La population y est de cinq à six
mille personnes. Chaque 102homme
et chaque femme a son appartement séparé et qui est composé de deux
chambres à coucher, d’un cabinet de bains ou de toilette, d’un cabinet
de travail ou bibliothèque, d’un petit salon, et d’une terrasse ou serre
chaude remplie de fleurs et de verdure. Le tout est aéré par des
ventilateurs et chauffé par des calorifères, ce qui n’empêche pas qu’il y
ait aussi des cheminées pour l’agrément de la vue : l’hiver, à
défaut de soleil, on aime à voir rayonner la flamme dans le foyer.
Chaque appartement a aussi ses robinets d’eau et de lumière.
L’ameublement est d’une splendeur artistique qui ferait honte aux
princiers haillons de nos aristocraties contemporaines. Et encore chacun
peut-il à son gré y ajouter ou y restreindre, en simplifier ou en
enrichir les détails;
il n’a qu’à en exprimer le désir. Veut-il
occuper le même appartement longtemps, il l’occupe;
veut-il en
changer tous les jours, il en change. Rien de plus facile, il y en a
toujours de vacants à sa disposition. Ces appartements, par leur
situation, permettent à chacun d’y entrer ou d’en sortir sans être vu.
D’un côté, à l’intérieur, est une vaste galerie donnant sur le parc, qui
sert de grande artère à la circulation des habitants. De l’autre côté, à
l’extérieur, est un labyrinthe de petites galeries intimes où la pudeur
et l’amour se glissent à la dérobée. Là dans cette société 103anarchique,
la famille et la propriété légales sont des institutions mortes, des
hyérographes dont on a perdu le sens : une et indivisible est la
famille, une et indivisible est la propriété. Dans cette communion
fraternelle, libre est le travail, et libre est l’amour. Tout ce qui est
œuvre du bras et de l’intelligence, tout ce qui est objet de production
et de consommation, capital commun, propriété collective, appartient à tous et à chacun.
Tout ce qui est œuvre du cœur, tout ce qui est d’essence intime,
sensation et sentiment individuels, capital particulier, propriété
corporelle, tout ce qui est homme, enfin, dans son acception propre,
quel que soit son âge ou son sexe, s’appartient. Producteurs et consommateurs produisent et consomment comme il leur plaît, quand il leur plaît et où il leur plaît. « La Liberté est libre. »
Personne ne leur demande : Pourquoi ceci ? pourquoi
cela ? Tels des enfants de riches, à l’heure de la récréation,
puisent dans la corbeille de leurs jouets et y prennent l’un un cerceau,
l’autre une raquette, celui-ci une balle et celui-là un arc, s’amusent
ensemble ou séparément, et changent de camarades ou de joujoux au gré de
leur fantaisie, mais toujours sollicités au mouvement par la vue des
autres et par le besoin de leur nature turbulente;
tels aussi les
fils de l’anarchie, hommes ou femmes, choisissent dans la communauté
l’outil et le labeur 104qui
leur convient, travaillent isolément ou par groupes, et changent de
groupes ou d’outils selon leurs caprices, mais toujours stimulés à la
production par l’exemple des autres et par le charme qu’ils éprouvent à
jouer ensemble à la création. Tels encore à un dîner d’amis, les
convives boivent et mangent à la même table, s’emparent à leur choix
d’un morceau de tel ou tel mets, d’un verre de tel ou tel vin, sans que
jamais aucun d’eux n’abuse avec gloutonnerie d’une primeur ou d’un vin
rare;
et tels aussi les hommes futurs, à ce banquet de la
communion anarchique, consomment selon leur goût de tout ce qui leur
paraît agréable, sans jamais abuser d’une primeur savoureuse ou d’un
produit rare. C’est à qui bien plutôt n’en prendra que la plus petite
part. — À table d’hôte, en pays civilisé, le commis-voyageur, l’homme de
commerce, le bourgeois, est grossier et brutal : il est inconnu et
il paie. C’est de mœurs légales. À un repas de gens triés, l’homme du
monde, l’aristocrate, est décent et courtois : il porte son nom
blasonné sur son visage, et l’instinct de la réciprocité lui commande la
civilité. Qui oblige les autres s’oblige. C’est de mœurs libres. Comme
ce courtaud du commerce, la liberté légale est grossière et
brutale;
la liberté anarchique, elle, a toutes les délicatesses de
la bonne compagnie.
Hommes et femmes font l’amour quand il 105leur
plaît, comme il leur plaît, et avec qui leur plaît. Liberté pleine et
entière de part et d’autre. Nulle convention ou contrat légal ne les
lie. L’attrait est leur seule chaîne, le plaisir leur seule règle.
Aussi, l’amour est-il plus durable et s’entoure-t-il de plus de pudeur
que chez les civilisés. Le mystère dont ils se plaisent à envelopper
leurs libres liaisons y ajoute un charme toujours renaissant. Ils
regarderaient comme une offense à la chasteté des mœurs et comme une
provocation aux jalouses infirmités, de dévoiler à la clarté publique
l’intimité de leurs sexuelles amours. Tous, en public, ont de tendres
regards les uns pour les autres, des regards de frères et sœurs, le
vermeil rayonnement de la vive amitié;
l’étincelle de la passion
ne luit que dans le secret, comme les étoiles, ces chastes lueurs, dans
le sombre azur des nuits. Les amours heureuses recherchent l’ombre et la
solitude. C’est à ces sources cachées qu’elles puisent les limpides
bonheurs. Il est pour des cœurs épris l’un de l’autre des sacrements qui
doivent rester ignorés des profanes.
Dans le monde civilisé, hommes
et femmes affichent à la mairie et à l’église la publicité de leur
union, étalent la nudité de leur mariage aux lumières d’un bal paré, au
milieu d’un quadrille et avec accompagnement d’orchestre : tout
l’éclat, tout le baccanal voulu. Et, coutume scandaleuse du 106lupanar
nuptial, à l’heure dite, on arrache par la main des matrones la feuille
de vigne des lèvres de la mariée;
on la prépare ignoblement à
d’ignobles bestialités. — Dans le monde anarchique, on détournerait la
vue avec rougeur et dégoût de cette prostitution et de ces obscénités.
Tous ces femmes vendues, ce commerce de cachemires et d’études, de
cotillons et de pot-au-feu, cette profanation de la chair et de la
pensée humaine, cette crapularisation de l’amour, — si les hommes de
l’avenir pouvaient s’en faire une image, ils frissonneraient d’horreur
comme nous frissonnerions, nous, dans un rêve, à la pensée d’un affreux
reptile qui nous étreindrait de ses froids et mortels replis, et nous
inonderait le visage de sa tiède et venimeuse bave.
Dans le monde anarchique, un homme peut avoir plusieurs amantes,
et une femme plusieurs amants, sans nul doute. Les tempéraments ne sont
pas tous les mêmes, et les attractions sont proportionnelles à nos
besoins. Un homme peut aimer une femme pour une chose, et en aimer une
autre pour une autre chose, et réciproquement de l’homme à la femme. Où
est le mal, s’ils obéissent à leur destinée ? Le mal serait de la
violenter et non de la satisfaire. Le libre amour est comme le feu, il
purifie tout. Ce que je puis dire, c’est que, dans le 107monde
anarchique, les amours volages sont le très petit nombre, et les amours
constants, les amours exclusifs, les amours à deux, sont le très grand
nombre. L’amour vagabond est la recherche de l’amour, c’en est le
voyage, les émotions et les fatigues, ce n’en est pas le but. L’amour
unique, l’amour perpétuel, axe de deux cœurs confondus dans une
attraction réciproque, telle est la suprême félicité des amants,
l’apogée de l’évolution sexuelle;
c’est le radieux foyer vers
lequel tendent tous les pèlerinages, l’apothéose du couple humain, le
bonheur à son zénith.
À l’heure où l’on aime, douter de la perpétuité de son amour
n’est-ce pas l’infirmer ? Ou l’on doute, et alors on n’aime
pas;
ou l’on aime, et alors on ne doute pas. Dans la vieille
société l’amour n’est guère possible;
il n’est jamais qu’une
illusion d’un moment, trop de préjugés et d’intérêts contre nature sont
là pour le dissiper, c’est un feu aussitôt éteint qu’allumé et qui s’en
va en fumée. Dans la société nouvelle, l’amour est une flamme trop vive
et les brises qui l’entourent sont trop pures, trop selon la douce et
suave et humaine poésie, pour qu’il ne se fortifie pas dans son ardeur
et ne s’exalte pas au contact de tous ces souffles. Loin de l’appauvrir,
tout ce qu’il rencontre lui sert d’aliment. Ici le jeune homme comme la
jeune fille ont tout le temps de 108se
connaître. Égaux par l’éducation comme par la position sociale, frère
et sœur en arts et en sciences, en études et en travaux professionnels,
libres de leurs pas, de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs
regards, libres de leurs pensées comme de leurs actions, ils n’ont qu’à
se chercher pour se trouver. Rien ne s’est opposé à leur rencontre, rien
ne s’oppose à la pudeur de leurs premiers aveux, à la volupté de leurs
premiers baisers. Ils s’aiment, non parce que telle est la volonté de
pères et de mères, par intérêts de boutique ou par débauche génitale ou
cérébrale, mais parce que la nature les a disposés l’un pour l’autre,
qu’elle en a fait deux cœurs jumeaux, unis par un même courant de
pensées, fluide sympathique qui répercute toutes leurs pulsations et met
en communication leurs deux êtres.
Est-ce l’amour que l’amour des civilisés, l’amour à formes nues,
l’amour public, l’amour légal ? C’en est la sauvagerie, quelque
chose comme une grossière et brutale intuition. L’amour chez les
harmonisés, l’amour artistement voilé, l’amour chaste et digne, bien que
sensitif et passionnel, l’amour anarchique, voilà qui est humainement
et naturellement l’amour, c’en est l’idéal réalisé, la scientification.
Le premier est l’amour animal, celui-ci est l’amour hominal. L’un est
obscénité et vénalité, sensation de la brute, sentiment de crétin;
109l’autre est pudicité et liberté, sensation et sentiment d’être humain.
Le principe de l’amour est un, pour le sauvageon comme pour
l’hominal, pour l’homme des temps civilisés comme pour l’homme des temps
harmoniques, c’est la beauté. Seulement, la beauté pour les hommes
antérieurs et inférieurs, pour les fossiles de l’Humanité, c’est la
carnation sanguine et replète, l’enceinture informe et bariolée, un luxe
de viande ou de crinoline, de plumes d’oiseaux de mer ou de rubans
autrichiens, c’est la Vénus hottentote ou la poupée de salon. Pour les
hommes ultérieurs et supérieurs, la beauté n’est pas seulement dans
l’étoffe charnelle, elle est aussi dans la pureté des formes, dans la
grâce et la majesté des manières, dans l’élégance et le choix des
parures, et surtout dans le luxe, dans les magnificences du cœur et
cerveau.
Chez ces perfectibilisés, la beauté n’est pas un privilège de
naissance non plus que le reflet d’une couronne d’or, comme dans les
sociétés sauvages et bourgeoises, elle est la fille de ses œuvres, le
fruit de son propre labeur, une acquisition personnelle. Ce qui illumine
leur visage ce n’est pas le reflet extérieur d’un métal inerte pour
ainsi dire, chose vile, c’est le rayonnement de tout ce qu’il y a dans
l’homme d’idées en ébullition, de passions vaporisées, de chaleur en
mouvement, gravitation 110continue
qui, arrivée au faîte du corps humain, au crâne, filtre à travers ses
pores, en découle, en ruisselle en perles impalpables, et, essence
lumineuse, en inonde toutes les formes et tous les mouvements externes,
en sacre l’individu.
Qu’est-ce, en définitive, que la beauté physique ? La tige
dont la beauté mentale est la fleur. Toute beauté vient du
travail;
c’est par le travail qu’elle croît et s’épanouit au front
de chacun, couronne intellectuelle et morale.
L’amour essentiellement carnivore, l’amour qui n’est qu’instinct,
n’est, pour la race humaine, que l’indice, que la racine de l’amour. Il
végète opaque et sans parfum, enfoncé dans les immondices du sol et
livré aux embrassements de cette fange. L’amour hominalisé, l’amour qui
est surtout intelligence, en est la corolle aux chairs transparentes,
émail corporel d’où s’échappent des émanations embaumées, libre encens,
invisibles atomes qui courent les champs et montent aux nues.
— À Humanité en germe, amour immonde…
— À Humanité en fleur, fleur d’amour !
Ce square ou phalanstère, je l’appellerai désormais Humanisphère,
et cela à cause de l’analogie de cette constellation humaine avec le
groupement et le mouvement des astres, organisation attractive, anarchie
passionnelle et harmonique. Il y a l’Humanisphère simple 111et
l’humanisphère composé, c’est-à-dire l’Humanisphère considéré dans son
individualité, ou monument et groupe embryonnaires, et l’humanisphère
considéré dans sa collectivité, ou monument et groupe harmoniques. Cent
humanisphères simples groupés autour d’un cyclidéon forment le premier
anneau de cette chaîne sériaire et prennent le nom de
« Humanisphère communal ». Tous les humanisphères communaux
d’un même continent forment le premier maillon de cette chaîne et
prennent le nom de « Humanisphère continental ». La réunion de
tous les humanisphères continentaux forme le complément de la chaîne
sériaire et prend le nom de « Humanisphère universel ».
L’Humanisphère simple est un bâtiment composé de douze ailes
soudées les unes aux autres et simulant l’étoile (celui du moins dont
j’entreprends ici la description, car il y en a de toutes les formes, la
diversité étant une condition de l’harmonie). Une partie est réservée
aux appartements des hommes et des femmes. Ces appartements sont tous
séparés par des murailles que ne peuvent percer ni la voix ni le regard,
cloisons qui absorbent la lumière et le bruit, afin que chacun soit
bien chez soi et puisse y rire, danser, chanter, faire de la musique
même (ce qui n’est pas toujours amusant pour l’auditeur forcé), sans
incommoder 112ses
voisins et sans être incommodé par eux. Une autre partie est disposée
pour l’appartement des enfants. Puis viennent les cuisines, la
boulangerie, la boucherie, la poissonnerie, la laiterie, la
légumerie;
puis la buanderie, les machines à laver, à sécher, à
repasser, la lingerie;
puis les ateliers pour tout ce qui a
rapport aux diverses industries, les usines de toutes sortes;
les
magasins de vivres et les magasins de matières premières et d’objets
confectionnés. Ailleurs ce sont les écuries et les étables pour quelques
animaux de plaisance qui le jour errent en liberté dans le parc
intérieur, et avec lesquels jouent au cavalier ou au cocher les petits
enfants ou les grandes personnes;
auprès sont les remises pour les
voitures de fantaisie;
à la suite vient la sellerie, les hangars
des outils et des locomotives, des instruments aratoires. Ici est le
débarcadère des petites et grandes embarcations aériennes. Une
monumentale plate-forme leur sert de bassin. Elles y jettent l’ancre à
leur arrivée et la relèvent à leur départ. Plus loin ce sont les salles
d’études pour tous les goûts et pour tous les âges, — mathématiques,
mécanique, physique, anatomie, astronomie, — l’observatoire;
les
laboratoires de chimie;
les serres chaudes, la botanique;
le
musée d’histoire naturelle, les galeries de peinture, de
sculpture;
la grande bibliothèque. Ici ce sont les salons de
lecture, de 113conversation,
de dessin, de musique, de danse, de gymnastique. Là, c’est le théâtre,
les salles de spectacles, de concerts;
le manège, les arènes de
l’équitation;
les salles du tir, du jeu de billard et de tous les
jeux d’adresse;
les salles de divertissement pour les jeunes
enfants, le foyer des jeunes mères;
puis les grands salons de
réunion, les salons du réfectoire, etc, etc. Puis enfin vient le lieu où
l’on s’assemble pour traiter les questions d’organisation sociale.
C’est le petit cyclidéon, club ou forum particulier à l’humanisphère.
Dans ce parlement de l’anarchie, chacun est le représentant de soi-même
et le pair des autres. Oh ! c’est bien différent de chez les
civilisés;
là, on ne pérore pas, on ne dispute pas, on ne vote
pas, on ne légifère pas, mais tous jeunes ou vieux, hommes ou femmes,
confèrent en commun des besoins de l’humanisphère. L’initiative
individuelle s’accorde ou se refuse à soi-même la parole, selon qu’elle
croit utile ou non de parler. Dans cette enceinte, il y a un bureau,
comme de juste. Seulement, à ce bureau, il n’y a pour toute autorité que
le livre des statistiques. Les humanisphériens trouvent que c’est un
président éminemment impartial et d’un laconisme fort éloquent. Aussi
n’en veulent-ils pas d’autres.
Les appartements des enfants sont de grands salons en enfilades, éclairés par le haut, avec 114une
rangée de chambres de chaque côté. Cela rappelle, mais dans des
proportions bien autrement grandioses, les salons et cabines des
magnifiques steamboats américains. Chaque enfant occupe deux cabinets
contigus, l’un à coucher, l’autre d’étude, et où sont placés, selon son
âge et ses goûts, ses livres, ses outils ou ses jouets de prédilection.
Des veilleurs de jour et de nuit, hommes et femmes, occupent des
cabinets de vigilance on sont placés des lits de repos. Ces veilleurs
contemplent avec sollicitude les mouvements et le sommeil de toutes ces
jeunes pousses humaines, et pourvoient à tous leurs désirs, à tous leurs
besoins. Cette garde, du reste, est une garde toute volontaire que
montent et que descendent librement ceux qui ont le plus le sentiment de
la paternité ou de la maternité. Ce n’est pas une corvée commandée par
la discipline et le règlement, il n’y a dans l’Humanisphère d’autre
règle et d’autre discipline que la volonté de chacun;
c’est un
élan tout spontané, comme le coup d’œil d’une mère au chevet de son
enfant. C’est à qui leur témoignera le plus d’amour, à ces chers petits
êtres, à qui jouira le plus de leurs enfantines caresses. Aussi ces
enfants sont-ils tous de charmants enfants. La mutualité est leur
humaine éducatrice. C’est elle qui leur enseigne l’échange des doux
procédés, elle qui en fait des émules de propreté, de bonté, de
gentillesse, elle qui 115exerce
leurs aptitudes physiques et morales, elle qui développe en eux les
appétits du cœur, les appétits du cerveau;
elle qui les guide aux
jeux et à l’étude;
elle enfin qui leur apprend à cueillir les
roses de l’instruction et de l’éducation sans s’égratigner aux épines.
Les caresses, voilà tout ce que chacun recherche, l’enfant comme
l’homme, l’homme comme le vieillard. Les caresses de la science ne
s’obtiennent pas sans travail du front, sans dépense d’intelligence, et
les caresses de l’amour sans travail du cœur, sans dépense de sentiment.
L’homme-enfant est un diamant brut. Son frottement avec ses
semblables le polit, il le taille et le forme en joyau social. C’est, à
tous les âges, un caillou dont la société est la meule et dont l’égoïsme
individuel est le lapidaire. Plus il est en contact avec les autres et
plus il en reçoit d’impressions qui multiplient à son front comme à son
cœur les passionnelles facettes, d’où jaillissent les étincelles du
sentiment et de l’intelligence. Le Diamant naît emmailloté d’une croûte
opaque et rude. Il ne devient réellement pierre précieuse, il ne se
montre diaphane, il ne brille à la lumière que débarrassé de cette âpre
croûte. L’homme est comme la pierre précieuse, il ne passe à l’état de
brillant qu’après avoir usé, sur tous les sens et par tous ses sens, sa
croûte 116d’ignorance, son âpre et immonde virginité.
Dans l’Humanisphère les tous jeunes enfants apprennent à sourire à
qui leur sourit, à embrasser qui les embrasse, à aimer qui les aime.
S’ils sont maussades pour qui est aimable envers eux, bientôt la
privation des baisers leur apprendra qu’on n’est pas maussade
impunément, et rappellera l’amabilité sur leurs lèvres. Le sentiment de
la réciprocité se grave ainsi dans leurs petits cerveaux. Les adultes
apprennent entre eux à devenir humainement et socialement des hommes. Si
l’un d’eux veut abuser de sa force envers un autre, il a aussitôt tous
les joueurs contre lui, il est mis au ban de l’opinion juvénile, et le
délaissement de ses camarades est une punition bien plus terrible et
bien plus efficace que ne le serait la réprimande officielle d’un
pédagogue. Dans les études scientifiques et professionnelles, s’il en
est un dont l’ignorance relative fasse ombre au milieu des écoliers de
son âge, c’est pour lui un bonnet d’âne bien plus lourd à porter que ne
le serait la perruque de papier infligée par un jésuite de l’Université
ou un universitaire du Sacré Collège. Aussi a-t-il hâte de se
réhabiliter, et s’efforce-t-il de reprendre sa place au niveau des
autres. Dans l’enseignement autoritaire, le martinet et le pensum
peuvent bien meurtrir le corps et le cerveau des élèves, dégrader
l’œuvre de la nature humaine, faire 117acte
de vandalisme;
ils ne sauraient modeler des hommes originaux,
types de grâce et de force, d’intelligence et d’amour. Il faut pour cela
l’inspiration de cette grande artiste qui s’appelle la Liberté.
Les adultes occupent presque toujours leur logement durant la
nuit. Cependant il arrive, mais rarement, si l’un d’eux, par exemple,
passe la soirée chez sa mère et s’y attarde, qu’il y demeure jusqu’au
lendemain matin. Les appartements des grandes personnes étant composés,
comme l’on sait, de deux chambres à coucher, libre, à eux de se le
partager, si c’est à la convenance de la mère et de l’enfant. Ceci est
l’exception, la coutume générale est de se séparer à l’heure du
sommeil : la mère reste en possession de son appartement, l’enfant
retourne coucher à son dortoir. Dans ces dortoirs au surplus, les
enfants ne sont pas plus tenus que les grandes personnes de conserver
toujours le même compartiment;
ils en changent au gré de leur
volonté. Il n’y a pas non plus de places spéciales pour les garçons ou
pour les filles;
chacun fait son nid où il veut : seules les
attractions en décident. Les plus jeunes se casent généralement
pêle-mêle. Les plus âgés, ceux qui approchent de la puberté, se groupent
généralement par sexes;
un admirable instinct de pudeur les
éloigne pendant la nuit l’un de l’autre. Nulle inquisition, du reste, 118n’inspecte
leur sommeil. Les veilleurs n’ont rien à faire là, les enfants étant
assez grands pour se servir eux-mêmes. Ceux-ci trouvent, sans sortir de
leur demeure, l’eau, le feu, la lumière, les sirops et les essences dont
ils peuvent avoir besoin. Le jour, filles et garçons se retrouvent ou
aux champs ou dans les salles d’étude ou dans les ateliers;
réunis
et stimulés au travail par ces exercices en commun, et y prenant part
sans distinction de sexe et sans fixité régulière dans leurs
places;
n’agissant toujours que selon leurs caprices.
Quant à ces logements, je n’ai pas besoin d’ajouter que rien n’y
manque, ni le confortable, ni l’élégance. Ils sont décorés et meublés
avec opulence mais avec simplicité. Le bois de noyer, le bois de chêne,
le marbre, la toile cirée, les nattes de joncs, les toiles perses, les
toiles écrues rayées, couleur sur couleur, ou coutils de nuances douces,
les peintures à l’huile et les tentures de papier verni en forment
l’ameublement et la décoration. Tous les accessoires sont en porcelaine,
en terre cuite, en grès, en étain et quelques-uns en argent.
Pour les enfants les plus jeunes, la grande salle est sablée
comme un manège et sert d’arène à leurs vacillantes évolutions. Tout
autour est un gros et large bourrelet en maroquin, rembourré et encadré
dans des montures en bois verni. C’est ce qui tient lieu de lambris. 119Au-
dessus du lambris, dans des panneaux divisés par compartiments, sont des
fresques représentant les scènes jugées les plus capables d’éveiller
l’imagination des enfants. Le plafond est en cristal et en fer. Le jour
vient du haut. Il y a, de plus, des ouvertures ménagées sur les côtés.
Pendant la nuit, des candélabres et des lustres y répandent leur
lumière. Chez les plus âgés, le plancher est recouvert de toile cirée,
de nattes ou de tapis. La décoration des parois est appropriée à leur
intelligence. Des tables, placées au milieu des diverses salles, sont
chargées d’albums et de livres pour tous les âges et pour tous les
goûts, de boites de jeux et de nécessaires d’outils;
enfin d’une
multitude de jouets servant d’études et d’études servant de jouets.
De nos jours encore, foule de gens, — de ceux-là même qui sont
partisans de larges réformes, — inclinent à penser que rien ne peut
s’obtenir que par l’autorité, tandis que le contraire seul est vrai.
C’est l’autorité qui fait obstacle à tout. Le progrès dans les idées ne
s’impose pas par des décrets, il résulte de l’enseignement libre et
spontané des hommes et des choses. L’instruction obligatoire est un
contresens. Qui dit instruction dit liberté. Qui dit obligation dit
servitude. Les politiques ou les jésuites peuvent vouloir imposer
l’instruction, c’est 120affaire
à eux, car l’instruction autoritaire, c’est l’abêtissement obligatoire.
Mais les socialistes ne peuvent vouloir que l’étude et l’enseignement
anarchistes, la liberté de l’instruction, afin d’avoir l’instruction de
la liberté. L’ignorance est ce qu’il y a de plus antipathique à la
nature humaine. L’homme, à tous les moments de la vie, et surtout
l’enfant, ne demande pas mieux que d’apprendre;
il y est sollicité
par toutes ses aspirations. Mais la société civilisée, comme la société
barbare, comme la société sauvage, loin de lui faciliter le
développement de ses aptitudes ne sait que s’ingénier à les comprimer.
La manifestation de ses facultés lui est imputée à crime, enfant, par
l’autorité paternelle;
homme, par l’autorité gouvernementale.
Privés des soins éclairés, du baiser vivifiant de la Liberté (qui en eût
fait une race de belles et fortes intelligences) l’enfant comme l’homme
croupissent dans leur ignorance originelle, se vautrent dans la fiente
des préjugés, et, nains par le bras, le cœur et le cerveau, produisent
et perpétuent, de génération en génération, cette uniformité de crétins
difformes qui n’ont de l’être humain que le nom.
L’enfant est le singe de l’homme, mais le singe perfectible. Il
reproduit tout ce qu’il voit faire, mais plus ou moins servilement,
selon que l’intelligence de l’homme est plus ou 121moins
servile, plus ou moins en enfance. Les angles les plus saillants du
masque viril, voilà ce qui frappe tout d’abord son entendement. Que
l’enfant naisse chez un peuple de guerriers, et il jouera au
soldat;
il aimera les casques de papier, les canons de bois, les
pétards et les tambours. Que ce soit chez un peuple de navigateurs, et
il jouera au marin;
il fera des bateaux avec des coquilles de noix
et les fera aller sur l’eau. Chez un peuple d’agriculteurs, il jouera
au petit jardin, il s’amusera avec des bêches, des râteaux, des
brouettes. S’il a sous les yeux un chemin de fer, il voudra une petite
locomotive;
des outils de menuisier, s’il est près d’un atelier de
menuiserie. Enfin, il imitera, avec une égale ardeur, tous les vices
comme toutes les vertus dont la société lui donnera le spectacle. Il
prendra l’habitude de la brutalité, s’il est avec des brutes;
de
l’urbanité s’il est avec des gens polis. Il sera boxeur avec John Bull,
il poussera des hurlements sauvages avec Jonathan. Il sera musicien en
Italie, danseur en Espagne. Il grimacera et gambadera à tous les
unissons, marqué au front et dans ses mouvements du sceau de la vie
industrielle, artistique ou scientifique, s’il vit avec des travailleurs
de l’industrie, de l’art ou de la science : ou bien, empreint d’un
cachet de dévergondage et de désœuvrement, s’il n’est en contact
qu’avec les oisifs et les parasites. 122
La société agit sur l’enfant et l’enfant réagit ensuite sur la
société. Ils se meuvent solidairement et non à l’exclusion l’un de
l’autre. C’est donc à tort que l’on a dit que, pour réformer la société,
il fallait d’abord commencer par réformer l’enfance. Toutes les
réformes doivent marcher de pair.
L’enfant est un miroir qui réfléchit l’image de la virilité.
C’est la plaque de zinc où, sous le rayonnement des sensations physiques
et morales, se daguerréotypent les traits de l’homme social. Et ces
traits se reproduisent chez l’un d’autant plus accentués qu’ils sont
plus en relief chez l’autre. L’homme, comme le curé à ses paroissiens,
aura beau dire à l’enfant : « Fais ce que je te dis et non pas
ce que je fais. » L’enfant ne tiendra pas compte des discours, si
les discours ne sont pas d’accord avec les actions. Dans sa petite
logique, il s’attachera surtout à suivre votre exemple;
et, si
vous faites le contraire de ce que vous lui dites, il sera le contraire
de ce que vous lui avez prêché. Vous pourrez alors parvenir à en faire
un hypocrite, vous n’en ferez jamais un homme de bien.
Dans l’Humanisphère, l’enfant n’a que de bons et beaux exemples
sous les yeux. Aussi croît-il en bonté et en beauté. Le progrès lui est
enseigné par tout ce qui tombe sous ses sens, par la voix et par le
geste, par la vue et 123par
le toucher. Tout se meut, tout gravite autour de lui dans une
perpétuelle effluve de connaissances, sous un ruissellement de lumière.
Tout exhale les plus suaves sentiments, les parfums les plus exquis du
cœur et du cerveau. Tout contact y est une sensation de plaisir, un
baiser fécond en de prolifiques voluptés. La plus grande jouissance de
l’homme, le travail, y est devenu une série d’attraits par la liberté et
la diversité des travaux et se répercute de l’un à l’autre dans une
immense et incessante harmonie. Comment, dans un pareil milieu, l’enfant
pourrait-il ne pas être laborieux, studieux ? Comment pourrait-il
ne pas aimer à jouer à la science, aux arts, à l’industrie, ne pas
s’essayer, dès l’âge le plus tendre, au maniement de ses forces
productives ? Comment pourrait-il résister au besoin inné de tout
savoir, au charme toujours nouveau de s’instruire ? Répondre
autrement que par l’affirmative, ce serait vouloir méconnaître la nature
humaine.
Voyez l’enfant des civilisés même, le petit du bonnetier ou de
l’épicier;
voyez-le au sortir du logis, à la promenade;
aperçoit-il une chose dont il ne connaissait pas l’existence ou dont il
ne comprend pas le mécanisme, un moulin, une charrue, un ballon, une
locomotive : aussitôt il interroge son conducteur, il veut
connaître le nom et l’emploi de tous les objets. 124Mais,
hélas ! bien souvent en civilisation, son conducteur, ignorant de
toutes les sciences ou préoccupé d’intérêts mercantiles, ne peut ou ne
veut lui donner les explications qu’il sollicite. Si l’enfant insiste,
on le gronde, on le menace de ne plus le faire sortir une autre fois. On
lui ferme ainsi la bouche, on arrête violemment l’expansion de son
intelligence, on la musèle. Et quand l’enfant a été bien docile tout le
long du chemin, qu’il s’est tenu coi dans sa peau, et n’a pas ennuyé
papa et maman de ses importunes questions;
quand il s’est laissé
conduire sournoisement ou idiotement par la main, comme un chien en
laisse;
alors on lui dit qu’il a été bien sage, bien gentil, et,
pour le récompenser, on lui achète un soldat de plomb ou un bonhomme de
pain d’épice. Dans les sociétés bourgeoises cela s’appelle former
l’esprit des enfants. — Oh ! l’autorité ! oh ! la petite
famille !… Et personne sur les pas de ce père ou de cette mère pour
crier : Au meurtre ! au viol ! à l’infanticide !…
Sous l’aile de la liberté, au sein de la grande famille, au
contraire, l’enfant, ne trouvant partout chez ses aînés, hommes ou
femmes, que des éducateurs disposés à l’écouter et à lui répondre,
apprend vite à connaître le pourquoi et le comment des choses. La notion
du juste et de l’utile prend ainsi racine dans son juvénile entendement
et lui prépare d’équitables 125et intelligents jugements pour l’avenir.
Chez les civilisés, l’homme est un esclave, un enfant en grand,
une perche qui manque de sève, un pieu sans racine et sans feuillage,
une intelligence avortée. Chez les humanisphériens, l’enfant est un
homme libre en petit, une intelligence qui pousse et dont la jeune sève
est pleine d’exubérance.
Les enfants en bas-âge ont naturellement leur berceau chez leur
mère;
et toute mère allaite son enfant. Aucune femme dans
l’Humanisphère ne voudrait se priver des douces attributions de la
maternité. Si l’ineffable amour de la mère pour le petit être à qui elle
a donné le jour ne suffisait pas à la déterminer d’en être nourrice, le
soin de sa beauté, l’instinct de sa propre conservation le lui dirait
encore. De nos jours, pour avoir tari la source de leur lait, il y a des
femmes qui en meurent, toutes y perdent quelque chose de leur santé,
quelque chose de leur ornement.
La femme qui fait avorter sa mamelle commet une tentative
d’infanticide que la nature réprouve à l’égal de celle qui fait avorter
l’organe de la génération. Le châtiment suit de près la faute. La nature
est inexorable. Bientôt le sein de cette femme s’étiole, dépérit et
témoigne, par une hâtive décrépitude, contre 126cet attentat commis sur ses fonctions organiques, attentat de lèse-maternité.
Quoi de plus gracieux qu’une jeune mère donnant le sein à son
enfant, lui prodiguant les caresses et les baisers ? Ne fût-ce que
par coquetterie, toute femme devrait allaiter son enfant. Et puis
n’est-ce donc rien de suivre jour par jour les phases de développement
de cette jeune existence, d’alimenter à la mamelle la sève de ce brin
d’homme, d’en suivre les progrès continus, de voir ce bouton humain
croître, et s’embellir sous les rayons de la tendresse maternelle, comme
le bouton de fleur à la chaleur du soleil, et s’y entrouvrir enfin de
plus en plus, jusqu’à ce qu’il s’épanouisse sur sa tige dans toute la
grâce de son sourire et la pureté de son regard, dans toute la charmante
naïveté de ses premiers pas ? La femme qui ne comprend pas de
pareilles jouissances n’est pas femme. Son cœur est une lyre dont les
fibres sont brisées. Elle peut avoir conservé l’apparence humaine, elle
n’en a plus la poésie. Une moitié de mère ne sera jamais qu’une moitié
d’amante.
Dans l’humanisphère, toute femme a les vibrations de l’amour. La
mère comme l’amante tressaillent avec volupté à toutes les brises des
humaines passions. Leur cœur est un instrument complet, un luth où pas
une corde ne manque;
et le sourire de l’enfant 127comme
le sourire de l’homme aimé y éveille toujours de suaves émotions. Là,
la maternité est bien la maternité, et les amours sexuelles de
véritables amours.
D’ailleurs, ce travail de l’allaitement, comme tous les autres
travaux d’alors, est bien plutôt un jeu qu’une peine. La science a
détruit ce qui est le plus répugnant dans la production, et ce sont des
machines à vapeur ou à électricité qui se chargent de toutes les
grossières besognes. Ce sont elles qui lavent les couches, nettoient le
berceau et préparent les bains. Et ces négresses de fer agissent
toujours avec docilité et promptitude. Leur service répond à tous les
besoins. C’est par leurs soins que disparaissent toutes les ordures,
tous les excréments;
c’est leur rouage infatigable qui s’en empare
et les livre en pâture à des conduits de fonte, boas souterrains qui
les triturent et les digèrent dans leurs ténébreux circuits, et les
déjectent ensuite sur les terres labourables comme un précieux engrais.
C’est cette servante à tout faire qui se charge de tout ce qui concerne
le ménage;
elle qui arrange les lits, balaye les planchers,
époussette les appartements. Aux cuisines, c’est elle qui lave la
vaisselle, récure les casseroles, épluche ou ratisse les légumes, taille
la viande, plume et vide la volaille, ouvre les huîtres, gratte et lave
le 128poisson,
tourne la broche, scie et casse le bois, apporte le charbon et
entretient le feu. C’est elle qui transporte le manger à domicile ou au
réfectoire commun;
elle qui sert et dessert la table. Et tout se
fait par cet engrenage domestique, par cette esclave aux mille bras, au
souffle de feu, aux muscles d’acier, comme par enchantement. Commandez,
dit-elle à l’homme, et vous serez obéi. Et tous les ordres qu’elle
reçoit sont ponctuellement exécutés. Un humanisphérien veut-il se faire
servir à dîner dans sa demeure particulière, un signe suffit, et la
machine de service se met en mouvement;
elle a compris.
Préfère-t-il se rendre aux salons du réfectoire, un wagon abaisse son
marchepied, un fauteuil lui tend les bras, l’équipage roule et le
transporte à destination. Arrivé au réfectoire, il prend place où bon
lui semble, à une grande ou à une petite table, et y mange selon son
goût. Tout y est en abondance.
Les salons du réfectoire sont d’une architecture élégante, et
n’ont rien d’uniforme dans leurs décorations. Un de ces salons était
tapissé de cuir repoussé encadré d’une ornementation en bronze et or.
Les portes et les croisées avaient des tentures orientales fond noir à
arabesques d’or, et bardé en travers de larges bandes de couleurs
tranchantes. Les meubles étaient en bois de noyer sculpté, et garnis 129d’étoffe
pareille aux tentures. Au milieu de la salle était suspendue, entre
deux arcades, une grande horloge. C’était tout à la fois une Bacchante
et une Cérès en marbre blanc, couchée sur un hamac en mailles d’acier
poli. D’une main elle agaçait avec une gerbe de blé un petit enfant qui
piétinait sur elle, de l’autre elle tenait une coupe qu’elle élevait à
longueur de son bras au-dessus de sa tête, comme pour la disputer à
l’enfant mutin qui cherchait à s’emparer en même temps et de la coupe et
de la gerbe. La tête de la femme, couronnée de pampres et d’épis, était
renversée sur un baril de porphyre qui lui servait d’oreiller, des
gerbes de blé en or gisaient sous ses reins et lui formaient litière. Le
baril était le cadran où deux épis d’or marquaient les heures. Le soir,
une flamme s’épanchait de la coupe comme une liqueur de feu. Des
pampres en bronze, qui grimpaient à la voûte et couraient sur le
plafond, dardaient des flammes en forme de feuilles de vigne, faisaient
un berceau de lumière au-dessus de ce groupe et en éclairaient tous les
contours. Des grappes de raisin à grains de cristal pendaient à travers
le feuillage et scintillaient au milieu de ces ondoyantes clartés.
Sur la table, la porcelaine et le stuc, le porphyre et le
cristal, l’or et l’argent recelaient la foule des mets et des vins, et
étincelaient au 130reflet des lumières. Des corbeilles de fruits et
de fleurs offraient à chacun leur saveur et leur
senteur. Hommes et femmes échangeaient des
paroles et des sourires, et assaisonnaient leur
repas de spirituelles causeries.
Le repas fini, l’on passe dans d’autres salons
d’une décoration non moins splendide, mais
plus coquette, où l’on prend le café, les liqueurs,
les cigarettes ou les cigares;
salons-cassolettes
où brûlent et fument tous les aromates
de l’Orient, toutes les essences qui plaisent
au goût, tous les parfums qui charment l’odorat,
tout ce qui caresse et active les fonctions
digestives, tout ce qui huile l’engrenage physique,
et, par suite, accélère le développement
des fonctions mentales. Tel savoure, en foule
ou à l’écart, les vaporeuses bouffées du tabac,
les capricieuses rêveries;
tel autre hume, en
compagnie de deux ou trois amis, les odorantes
gorgées de café ou de cognac, fraternise, en choquant
le verre, le champagne au doux pétillement,
use sans abuser de toutes ces excitations à
la lucidité;
celui-ci parle science ou écoute, verse
ou puise dans un groupe les distillations nutritives
du savoir, offre ou accepte les fruits
spiritualisés de la pensée;
celui-là cueille en
artiste dans un petit cercle les fines fleurs de
la conversation, critique une chose, en loue
une autre, et donne un libre cours à toutes les 131émanations de sa mélancolique ou riante humeur.
Si c’est après le déjeuner, chacun s’en va bientôt isolément ou
par groupes à son travail;
les uns à la cuisine, les autres aux
champs ou aux divers ateliers. Nulle contrainte réglementaire ne pèse
sur eux, aussi vont-ils au travail comme à une partie de plaisir. Le
chasseur, couché dans un lit bien chaud, ne se lève-t-il pas de lui-même
pour aller courir les bois remplis de neige ? C’est l’attrait
aussi qui les fait se lever de dessus les sofas et les conduit, à
travers les fatigues, mais en société de vaillants compagnons et de
charmantes compagnes, au rendez-vous de la production. Les meilleurs
travailleurs s’estiment les plus heureux. C’est à qui se distinguera
parmi les plus laborieux, à qui fournira les plus beaux coups d’outil.
Après dîner, on passe des salons de café soit aux grands salons
de conversation, soit aux petites réunions intimes, ou soit encore aux
différents cours scientifiques, ou bien aux salons de lecture, de
dessin, de musique, de danse, etc., etc. Et toujours librement,
volontairement, capricieusement, pour l’initiateur comme pour l’adepte,
pour l’étude comme pour l’enseignement. Il se trouve toujours et tout
naturellement des professeurs pour les élèves, et des élèves pour les
professeurs. Toujours un appel
132
provoque
une réponse;
toujours une satisfaction réplique à un besoin.
L’homme propose et l’homme dispose. De la diversité des désirs résulte
l’harmonie.
Les salles des cours d’études scientifiques et les salons
d’études artistiques, comme les spacieux salons de réunion, sont
magnifiquement ornés. Les salles des cours sont bâties en amphithéâtre,
et les gradins, construits en marbre, sont garnis de stalles en velours.
De chaque côté est une salle pour les rafraîchissements. La décoration
de ces amphithéâtres est d’un style sévère et riche. Dans les salons de
loisir, le luxe étincelle avec profusion. Ces salons communiquent les
uns dans les autres, et pourraient facilement contenir dix mille
personnes. L’un d’eux était décoré ainsi : lambris, corniches et
pilastres en marbre blanc, avec ornementation en cuivre doré. Les
tentures dans les panneaux étaient en damas de soie de couleur solitaire
et avaient pour bordure intérieure une lézarde en argent sur laquelle
étaient posés, en guise de clous dorés, une multitude de faux diamants.
Un champ de satin rose séparait la bordure du pilastre. Le plafond était
à compartiments, et du sein des ornements s’échappaient des jets de
flamme qui figuraient des dessins et complétaient la décoration, tout en
servant à l’éclairage;
du milieu des pilastres jaillissaient
aussi des 133arabesques
de lumières. Au milieu du salon était une jolie fontaine en bronze, or
et marbre blanc;
cette fontaine était aussi une horloge. Une
coupole en bronze et or servait de support à un groupe en marbre blanc
représentant une Ève mollement couchée sur un lit de feuilles et de
fleurs, la tête appuyée sur un rocher, et élevant entre ses mains son
enfant qui vient de naître;
deux colombes, placées sur le rocher,
se becquetaient;
le rocher servait de cadran, et deux aiguilles en
or, figurant des serpents, marquaient les heures. Derrière le rocher on
voyait un bananier en or dont les branches, chargées de fruits, se
penchaient au-dessus du groupe. Les bananes étaient formées par des jets
de lumière.
Une artistique cheminée en marbre blanc et or servait de socle à
une immense glace;
des glaces ou des tableaux de choix étaient
aussi suspendus dans tous les panneaux au milieu des tentures de soie
brune. Les portes et les fenêtres, dans ce salon comme partout dans
l’Humanisphère, ne s’ouvrent pas au moyen de charnières, ni de bas en
haut, mais au moyen de coulisses à ressort;
elles rentrent de
droite à gauche et de gauche à droite dans les murailles disposées à cet
effet. De cette manière les battants ne gênent personne et on peut
ouvrir portes et fenêtres aussi grandes ou aussi petites que l’on veut. 134
Plusieurs fois par semaine, il y a spectacle au théâtre. On y
représente des pièces lyriques, des drames, des comédies, mais tout cela
bien différent des pauvretés qui se jouent sur les scènes de nos jours.
C’est, dans un magnifique langage, la critique des tendances à
l’immobilisation, une aspiration vers l’idéal avenir.
Il y a aussi le gymnase où l’ont fait assaut de force et
d’agilité;
le manège ou écuyers et écuyères rivalisent de grâce et
de vigueur et excellent à conduire, debout sur leurs croupes, les
chevaux et les lions galopant ou bondissant dans l’arène;
les
salles de tir au pistolet et à la carabine et les salles de billards ou
autres jeux où les amateurs exercent leur adresse.
S’il fait beau temps, il y a de plus les promenades dans le parc
splendidement illuminé;
les concerts à la belle étoile, les
amusements champêtres, les excursions au loin dans la campagne, à
travers les forêts solitaires, les plaines et les montagnes agrestes, où
l’on rencontre, à de certaines distances, des grottes et des chalets où
l’on peut se rafraîchir et collationner. Des embarcations aériennes ou
des wagons de chemin de fer locomotionnent au gré de leur leurs caprices
ces essaims de promeneurs.
À la fin de la journée, chacun rentre chez 135soi,
l’un pour y résumer ses impressions du jours avant de se livrer au
repos;
l’autre pour y attendre ou pour y trouver la personne
aimée. Le matin, amants et amantes se séparent mystérieusement en
échangeant un baiser, et reprennent, chacun selon son goût, le chemin de
leurs occupations multiples. La variété des jouissances en exclut la
satiété. Le bonheur est pour eux de tous les instants.
Environ une fois par semaine, plus ou moins, selon qu’il est
nécessaire, on s’assemble à la salle des conférences, autrement dit le
petit cyclidéon interne. On y cause des grands travaux à exécuter. Ceux
qui sont le plus versés dans les connaissances spécialement en question,
y prennent l’initiative de la parole. Les statistiques d’ailleurs, les
projets, les plans, ont déjà paru dans les feuilles imprimées, dans les
journaux;
ils ont déjà été commentés en petits groupes;
l’urgence en a généralement été reconnue ou repoussée par chacun
individuellement. Aussi n’y a-t-il bien souvent qu’une voix, la voix
unanime, pour l’acclamation ou le rejet. On ne vote pas;
la
majorité ou la minorité ne fait jamais loi. Que telle ou telle
proposition réunisse un nombre suffisant de travailleurs pour
l’exécuter, que ces travailleurs soient la majorité ou la minorité, et
la proposition s’exécute, si telle est la volonté de ceux qui y
adhèrent. Et le plus souvent il 136arrive
que la majorité se rallie à la minorité, ou la minorité à la majorité.
Comme dans une partie de campagne, les uns proposent d’aller à
Saint-Germain, les autres à Meudon, ceux-ci à Sceaux et ceux-là à
Fontainebleau;
les vais se partagent;
puis en fin de compte
chacun cède à l’attrait de se trouver réuni aux autres. Et tous ensemble
prennent d’un, commun accord la même route, sans qu’aucune autorité
autre que celle du plaisir les ait gouvernés. L’attraction est toute la
loi de leur harmonie. Mais, au point de départ comme en route, chacun
est toujours libre de s’abandonner à son caprice, de faire bande à part
si cela lui convient, de rester en chemin, s’il est fatigué, ou de
prendre le chemin du retour s’il s’ennuie. La contrainte est la mère de
tous les vices. Aussi est-elle bannie par la raison, du territoire de
l’Humanisphère. L’égoïsme bien entendu, l’égoïsme intelligent y est trop
développé pour que personne songe à violenter son prochain. Et c’est
par égoïsme qu’ils font échange de bons procédés.
L’égoïsme, c’est l’homme : sans l’égoïsme, l’homme
n’existerait pas. C’est l’égoïsme qui est le mobile de toutes ses
actions, le moteur de toutes ses pensées. C’est lui qui le fait songer à
sa conservation et à son développement qui est encore sa conservation.
C’est l’égoïsme qui lui enseigne à produire pour consommer, à 137plaire
aux autres pour en être agréé, à aimer les autres pour être aimé d’eux,
à travailler pour les autres, afin que les autres travaillent pour lui.
C’est l’égoïsme qui stimule son ambition et l’excite à se distinguer
dans toutes les carrières où l’homme fait acte de force, d’adresse,
d’intelligence. C’est l’égoïsme qui l’élève à la hauteur du génie;
c’est pour se grandir, c’est pour élargir le cercle de son influence
que l’homme porte haut son front et loin son regard;
c’est en vue
de satisfactions personnelles qu’il marche à la conquête des
satisfactions collectives. C’est pour soi, individu, qu’il veut
participer à la vive effervescence du bonheur général;
c’est pour
soi qu’il redoute l’image des souffrances d’autrui. C’est pour soi
encore qu’il s’émeut lorsqu’un autre est en péril, c’est à soi qu’il
porte secours en portant secours aux autres. Son égoïsme, sans cesse
aiguillonné par l’instinct de sa progressive conservation et par le
sentiment de solidarité qui le lie à ses semblables, — le sollicite à de
perpétuelles émanations de son existence dans l’existence des autres.
C’est ce que la vieille société appelle improprement du dévouement et ce
qui n’est que de la spéculation, spéculation d’autant plus humanitaire
qu’elle est plus intelligente, d’autant plus humanicide qu’elle est plus
imbécile. L’homme en société ne récolte que ce qu’il sème : la
maladie s’il sème la maladie, 138la
santé s’il sème la santé. L’homme est la cause sociale de tous les
effets que socialement il subit. S’il est fraternel, il effectuera la
fraternité chez les autres;
s’il est fratricide, il effectuera
chez les autres la fratricidité. Humainement il ne peut faire un
mouvement, agir du bras, du cœur ou du cerveau, sans que la sensation
s’en répercute de l’un à l’autre comme une commotion électrique. Et cela
a lieu à l’état de communauté anarchique, à l’état de libre et
intelligente nature, comme à l’état de civilisation, à l’état d’homme
domestiqué, de nature enchaînée. Seulement, en civilisation, l’homme
étant institutionnellement en guerre avec l’homme, ne peut que jalouser
le bonheur de son prochain et hurler et mordre à son détriment. C’est un
dogue à l’attache, accroupi dans sa niche et rongeant son os en
grognant une féroce et continuelle menace. En anarchie, l’homme étant
harmoniquement en paix avec ses semblables, ne saurait que rivaliser de
passions avec les autres pour arriver à la possession de l’universel
bonheur. Dans l’Humanisphère, ruche où la liberté est reine, l’homme ne
recueillant de l’homme que des parfums, ne saurait produire ne du miel. —
Ne maudissons donc pas l’égoïsme, car maudire l’égoïsme, c’est maudire
l’homme. La compression de nos passions est la seule cause de leurs
effets désastreux. L’homme comme la 139société
sont perfectibles. L’ignorance générale, telle a été la cause fatale de
tous nos maux, la science universelle tel en sera le remède.
Instruisons-nous donc, et répandons l’instruction autour de nous.
Analysons, comparons, méditons, et d’inductions en inductions, et de
déductions en déductions, arrivons-en à la connaissance scientifique de
notre mécanisme naturel.
Dans l’Humanisphère, point de gouvernement. Une organisation
attractive tient lieu de législation. La liberté souverainement
individuelle préside à toutes les décisions collectives. L’autorité de
l’anarchie, l’absence de toute dictature du nombre ou de la force,
remplace l’arbitraire de l’autorité, le despotisme du glaive et de la
loi. La foi en eux-mêmes est toute la religion des humanisphériens. Les
dieux et les prêtres, les superstitions religieuses soulèveraient parmi
eux une réprobation universelle. Ils ne reconnaissent ni théocratie ni
aristocratie d’aucune sorte, mais l’autonomie individuelle. C’est par
ses propres lois que chacun se gouverne, et c’est sur ce gouvernement de
chacun par soi-même qu’est formé l’ordre social.
Demandez à
l’histoire, et voyez si l’autorité a jamais été autre chose que le
suicide individuel ? Appellerez-vous l’ordre, l’anéantissement de
l’homme par l’homme ? Est-ce l’ordre 140que
ce qui règne à Paris, à Varsovie, à Pétersbourg, à Vienne, à Rome, à
Naples, à Madrid, dans l’aristocratique Angleterre et dans la
démocratique Amérique ? Je vous dis, moi, que c’est le meurtre.
L’ordre avec le poignard ou le canon, la potence ou la guillotine;
l’ordre avec la Sibérie ou Cayenne, avec le knout ou la baïonnette,
avec le bâton du watchman ou l’épée du sergent de ville;
l’ordre
personnifié dans cette trinité homicide : le fer, l’or, l’eau
bénite;
l’ordre à coups de fusil, à coups de bibles et à coups de
billets de banque;
l’ordre qui trône sur des cadavres et s’en
nourrit, cet ordre-là peut être celui des civilisations moribondes, mais
il ne sera jamais que le désordre, la gangrène dans les sociétés ni
auront le sentiment de l’existence.
Les autorités sont des vampires, et les vampires sont des
monstres qui n’habitent que les cimetières et ne se promènent que dans
les ténèbres.
Consultez vos souvenirs et vous verrez que la plus grande absence
d’autorité a toujours produit la plus grande somme d’harmonie. Voyez le
peuple du haut de ses barricades, et dites si dans ces moments de
passagère anarchie, il ne témoigne pas, par sa conduite, en faveur de
l’ordre naturel. Parmi ces hommes qui sont là, bras nus et noirs de
poudre, bien certainement il ne manque pas de natures 141ignorantes,
d’hommes à peine dégrossis par le rabot de l’éducation sociale, et
capables, dans la vie privée et comme chefs de familles, de bien des
brutalités envers leurs femmes et leurs enfants. Voyez-les, alors, au
milieu de l’insurrection publique et en leur qualité d’hommes
momentanément libres. Leur brutalité a été transformée comme par
enchantement en douce courtoisie. Qu’une femme vienne à passer, et ils
n’auront pour elle que des paroles décentes et polies. C’est avec un
empressement tout fraternel qu’ils l’aideront à franchir ce rempart de
pavés. Eux qui, le dimanche, à la promenade, auraient rougi de porter
leur enfant et en auraient laissé tout le fardeau à la mère, c’est avec
le sourire de la satisfaction sur les lèvres qu’ils prendront dans leurs
bras un enfant d’inconnue pour lui faire traverser la barricade. C’est
une métamorphose instantanée. Dans l’homme du jour vous ne reconnaîtrez
pas l’homme de la veille. — Laissez réédifier l’Autorité, et l’homme du
lendemain sera bientôt redevenu l’homme de la veille !
Qu’on se rappelle encore le jour de la distribution des drapeaux,
après février 48 : il n’y avait dans la foule, plus grande qu’elle
ne le fut jamais à aucune fête, ni gendarmes, ni agents de la force
publique;
aucune autorité ne protégeait la circulation;
chacun, pour ainsi 142dire,
faisait sa police soi-même. Et bien ! y eut-il jamais plus d’ordre
que dans ce désordre ? Qui fut foulé ? personne. Pas un
encombrement n’eut lieu. C’était à qui se protégerait l’un l’autre. La
multitude s’écoulait compacte par les boulevards et par les rues aussi
naturellement que le sang d’un homme en bonne santé circule en ses
artères. Chez l’homme, c’est la maladie, qui produit
l’engorgement : chez les multitudes, c’est la police et la force
armée : la maladie alors porte le nom d’autorité. L’anarchie est
l’état de santé des multitudes.
Autre exemple :
C’était en 1841, je crois, — à bord d’une frégate de guerre. Les
officiers et le commandant lui-même, chaque fois qu’ils présidaient à la
manœuvre, juraient et tempêtaient après les matelots;
et plus ils
juraient, plus ils tempêtaient, plus la manœuvre s’exécutait mal. Il y
avait à bord un officier qui faisait exception à la règle. Lorsqu’il
était de quart, il ne disait pas quatre paroles et ne parlait toujours
qu’avec une douceur toute féminine. Jamais manœuvre ne fut mieux et plus
rapidement exécutée que sous ses ordres. S’agissait-il de
prendre un ris aux huniers, c’était fait en un clin d’œil;
et
sitôt le ris pris, sitôt les huniers hissés;
les poulies en
fumaient. Une fée 143n’aurait
pas agi plus promptement d’un coup de baguette. Bien avant le
commandement, chacun était à son poste, prêt à monter dans les haubans
ou à larguer les drisses. On n’attendait pas qu’il donnât l’ordre mais
qu’il permît d’exécuter la manœuvre. Et pas la moindre confusion, pas un
nœud d’oublié, rien qui ne fût rigoureusement achevé. C’était de
l’enthousiasme et de l’harmonie. Voulez-vous savoir le secret magique de
cet officier et de quelle manière il s’y prenait pour opérer ce
miracle : il ne jurait pas, il ne tempêtait pas, il ne commandait
pas, en un mot, il laissait faire. Et c’était à qui ferait le mieux.
Ainsi sont les hommes : sous la garcette de l’autorité, le matelot
n’agit que comme une brute;
il va bêtement et lourdement où on le
pousse. Laissé à son initiative anarchique, il agit en homme, il
manœuvre des mains et de l’intelligence. Le fait que je cite avait lieu à
bord de la frégate le Calypso dans les mers d’Orient. L’officier en question ne séjourna que deux mois à bord, commandant et officiers étaient jaloux de lui.
Or donc l’absence d’ordres, voilà l’ordre véritable. La loi et le
glaive, ce n’est que l’ordre des bandits, le code du vol et du meurtre
qui préside au partage du butin, au massacre des victimes. C’est sur ce
sanglant pivot que tourne le monde civilisé. L’anarchie en est
l’antipode, 144et cet antipode est l’axe du monde humanisphérien.
— La liberté est tout leur gouvernement.
— La liberté est toute leur constitution.
— La liberté est toute leur législation.
— La liberté est toute leur réglementation.
— La liberté est toute leur contraction.
— Tout ce qui n’est pas la liberté est hors les mœurs.
— La liberté, toute la liberté, rien que la liberté, — telle est
la formule burinée aux tables de leur conscience, le critérium de tous
leurs rapports entre eux.
Manque-t-on dans un coin de l’Europe des produits d’un autre
continent ? Les journaux de l’Humanisphère le mentionnent, c’est
inséré au Bulletin de publicité, ce moniteur de l’anarchique
universalité;
et les Humanisphères de l’Asie, de l’Afrique, de
l’Amérique ou de l’Océanie expédient le produit demandé. Est-ce, au
contraire, un produit européen qui fait défaut en Asie, en Afrique, en
Amérique ou en Océanie, les Humanisphères d’Europe l’expédient.
L’échange a lieu naturellement et non arbitrairement. Ainsi, tel
Humanisphère donne plus un jour et reçoit moins, qu’importe, demain
c’est lui sans doute qui recevra plus et donnera moins. Tout appartenant
à tous et chacun pouvant changer d’Humanisphère comme il change
d’appartement, — que 145dans
la circulation universelle une chose soit ici ou soit là-bas, qu’est-ce
que cela peut faire ? Chacun n’est il pas libre de la faire
transporter où bon lui semble et de se transporter lui-même où il lui
semble bon ?
En anarchie, la consommation s’alimente d’elle-même par la
production. Un humanisphérien ne comprendrait pas plus qu’on forçât un
homme à travailler qu’il ne comprendrait qu’on le forçât à manger. Le
besoin de travailler est aussi impérieux chez l’homme naturel que le
besoin de manger. L’homme n’est pas tout ventre, il a des bras, un
cerveau, et, apparemment, c’est pour les faire fonctionner. Le travail
manuel et intellectuel est la nourriture qui le fait vivre. Si l’homme
n’avait pour tout besoin que les besoins de la bouche et du ventre, ce
ne serait plus un homme, mais une huître, et alors, à la place de ses
mains, attributs de son intelligence, la nature lui aurait donné, comme
au mollusque, deux écailles. — Et la paresse ! la paresse ! me
criez-vous, ô civilisés. La paresse n’est pas la fille de la liberté et
du génie humain, mais de l’esclavage et de la civilisation;
c’est
quelque chose d’immonde et de contre nature que l’on ne peut rencontrer
que dans les vieilles et modernes Sodomes. La paresse, c’est une
débauche du bras, un engourdissement de l’esprit. La paresse, ce n’est
pas une jouissance, c’est une 146gangrène
et une paralysie. Les sociétés caduques, les mondes vieillards, les
civilisations corrompues peuvent seuls produire et propager de pareils
fléaux. Les humanisphériens, eux, satisfont naturellement au besoin
d’exercice du bras comme au besoin d’exercice du ventre. Il n’est pas
plus possible de rationner l’appétit de la production que l’appétit de
la consommation. C’est à chacun de consommer et de produire selon ses
forces, selon ses besoins. En courbant tous les hommes sous une
rétribution uniforme, on affamerait les uns et on ferait mourir
d’indigestion les autres. L’individu seul est capable de savoir la dose
du labeur que son estomac, son cerveau ou sa main peut digérer. On
rationne un cheval à l’écurie, le maître octroie à l’animal domestique
telle ou telle nourriture. Mais, en liberté l’animal se rationne
lui-même, et son instinct lui offre mieux que le maître ce qui convient à
son tempérament. Les animaux indomptés ne connaissent guère la maladie.
Ayant tout à profusion, ils ne se battent pas non plus entre eux pour
s’arracher un brin d’herbe. Ils savent que la sauvage prairie produit
plus de pâture qu’ils n’en peuvent brouter, et ils la tondent en paix
les uns à côté des autres. Pourquoi les hommes se battraient-ils pour
s’arracher la consommation quand la production, par les forces
mécaniques, fournit au-delà de leurs besoins ? 147
— L’autorité, c’est la paresse.
— La liberté, c’est le travail.
L’esclave seul est paresseux, riche ou pauvre : — le riche,
esclave des préjugés de fausse science;
le pauvre, esclave de
l’ignorance et des préjugés, — tous deux esclaves de la loi, l’un pour
la subir, l’autre pour l’imposer. Il n’en saurait être de même pour
l’homme libre. Ne serait-ce pas se suicider que de vouer à l’inertie ses
facultés productives ? L’homme inerte n’est pas un homme, il est
moins qu’une brute, car la brute agit dans la mesure de ses moyens, elle
obéit à son instinct. Quiconque possède une parcelle d’intelligence ne
peut moins faire que de lui obéir;
et l’intelligence ce n’est pas
l’oisiveté, c’est le mouvement fécondateur, c’est le progrès.
L’intelligence de l’homme c’est son instinct;
et cet instinct lui
dit sans cesse : travaille;
mets la main comme le front à
l’œuvre;
produit et découvre;
les productions et les
découvertes, c’est la liberté. Celui qui ne travaille pas ne jouit pas.
Le travail c’est la vie. La paresse c’est la mort. — Meurs ou
travaille !
Dans l’Humanisphère, la propriété n’étant point divisée, chacun a
intérêt à la rendre productive. Les aspirations de la science,
débarrassées aussi du morcellement de la pensée, inventent et
perfectionnent en commun des machines appropriées à tous les usages. 148Partout
l’activité et la rapidité du travail font éclore autour de l’homme une
exubérance de produits. Comme aux premiers âges du monde, il n’a plus
qu’à allonger la main pour saisir le fruit, qu’à s’étendre au pied de
l’arbre pour y avoir un abri. Seulement l’arbre est maintenant un
magnifique monument où se trouvent toutes les satisfactions du
luxe;
le fruit est tout ce que les arts et les sciences peuvent
offrir de savoureux. C’est l’anarchie, non plus dans la forêt
marécageuse avec le fangeux idiotisme et l’ombrageuse bestialité, mais
l’anarchie dans un parc enchanté avec la limpide intelligence et la
souriante humanité. C’est l’anarchie non plus dans la faiblesse et
l’ignorance, noyau de la sauvagerie, de la barbarie et de la
civilisation, mais l’anarchie dans la force et le savoir, tronc-rameux
de l’harmonie, le glorieux épanouissement de l’homme en fleur, de
l’homme libre, dans les régions de l’azur et sous le rayonnement de
l’universelle solidarité.
Chez les humanisphériens, un homme qui ne saurait manier qu’un
seul outil, que cet outil fût une plume ou une lime, rougirait de honte à
cette seule pensée. L’homme veut être complet, et il n’est complet qu’à
la condition de connaître beaucoup. Celui qui est seulement homme de
plume ou homme de lime est un castrat que les civilisés peuvent bien
admettre 149ou
admirer dans leurs églises ou dans leurs fabriques, dans leurs ateliers
ou dans leurs académies, mais ce n’est pas un homme naturel;
c’est une monstruosité qui ne provoquerait que l’éloignement et le
dégoût parmi les hommes perfectibilisés de l’Humanisphère. L’homme doit
être à la fois homme de pensée et homme d’action, et produire par le
bras comme par le cerveau. Autrement il attente à sa virilité, il
forfait à l’œuvre de la création;
et, pour atteindre à une voix de
fausset, il perd toutes les larges et émouvantes notes de son libre et
vivant instrument. L’homme n’est plus un homme alors, mais une
serinette.
Un humanisphérien non seulement pense et agit tout à la fois,
mais encore il exerce dans la même journée des métiers différents. Il
cisèlera une pièce d’orfèvrerie et travaillera sur une pièce de
terre : il passera du burin à la pioche, et du fourneau de cuisine à
un pupitre d’orchestre. Il est familier avec une foule de travaux.
Ouvrier inférieur en ceci, il est ouvrier supérieur en cela. Il a sa
spécialité où il excelle. Et c’est justement cette infériorité et cette
supériorité des uns envers les autres qui produit l’harmonie. Il n’en
coûte nullement de se soumettre à une supériorité, je ne dirai pas
officiellement, mais officieusement reconnue, quand l’instant d’après,
et dans une autre phase de la production, cette supériorité 150deviendra
votre infériorité. Cela crée une émulation salutaire, une réciprocité
bienveillante et destructive des jalouses rivalités. Puis, par ces
travaux divers, l’homme acquiert la possession de plus d’objets de
comparaison, son intelligence se multiplie comme son bras, c’est une
étude perpétuelle et variée qui développe en lui toutes les facultés
physiques et intellectuelles, et dont il profite pour se perfectionner
dans son acte de prédilection.
Je répète ici ce que j’ai déjà noté précédemment : Quand je
parle de l’homme, ce n’est pas seulement d’une moitié de l’humanité dont
il est question, mais de l’humanité entière, de la femme comme de
l’homme, de l’Etre humain. Ce qui s’applique à l’un s’applique également
à l’autre. Il n’y a qu’une exception à la règle générale, un travail
qui est l’apanage exclusif de la femme, c’est celui de l’enfantement et
de l’allaitement. Quand la femme accomplit ce labeur, il est tout simple
qu’elle ne peut guère s’occuper activement des autres. C’est une
spécialité qui l’éloigne momentanément de la pluralité des attributions
générales, mais, sa grossesse et son nourriciat achevés, elle reprend
dans la communauté ses fonctions, identiques à toutes celles des
humanisphériens.
À sa naissance, l’enfant est inscrit sous les nom et prénoms de
sa mère au livre des statistiques;
plus tard, il prend lui-même
les nom 151et
prénoms qui lui conviennent, garde ceux qu’on lui a donnés ou en
change. Dans l’humanisphère, il n’y a ni bâtards déshérités ni légitimes
privilégiés. Les enfants sont les enfants de la nature, et non de
l’artifice. Tous sont égaux et légitimes devant la mère, l’humanisphère
et l’humanisphérité. Tant que l’embryon externe est encore attaché à la
mamelle de sa mère comme le fœtus dans l’organe interne, il est
considéré comme ne faisant qu’un avec sa nourrice. Le sevrage est pour
la femme une seconde délivrance qui s’opère lorsque l’enfant peut aller
et venir seul. La mère et l’enfant peuvent rester encore ensemble, si
tel est le bon plaisir des deux. Mais si l’enfant qui sent pousser ses
petites volontés préfère la compagnie et la demeure des autres enfants,
ou si la mère, fatiguée d’une longue couvée, ne se soucie plus de
l’avoir constamment près d’elle, alors ils peuvent se séparer.
L’appartement des enfants est là, et pas plus que les autres il ne
manquera de soins, car tour à tour toutes les mères s’y donnent
rendez-vous. Si, dans la permutation des décès et des naissances, il se
trouve qu’un nouveau-né perde sa mère, ou qu’une mère perde son enfant,
la jeune femme qui a perdu son enfant donne le sein à l’enfant qui a
perdu sa mère, ou bien on donne à l’orphelin la mamelle d’une chèvre ou
d’une lionne. Il est même d’usage parmi les mères 152nourricières
de faire boire à l’enfant chétif du lait d’animaux vigoureux tel que le
lait de lionne, comme parmi les civilisés on fait prendre du lait
d’ânesse aux poitrinaires. (N’oublions pas qu’à l’époque dont il est
question, les lionnes et les panthères sont des animaux
domestiques;
que l’homme possède des troupeaux d’ours comme nous
possédons aujourd’hui des troupeaux de moutons;
que les animaux
les plus féroces se sont rangés, soumis et disciplinés sous le
pontificat de l’homme;
qu’ils rampent à ses pieds avec une secrète
terreur et s’inclinent devant l’auréole de lumière et d’électricité qui
couronne son front et leur impose le respect. L’homme est le soleil
autour duquel toutes les races animales gravitent.)
La nourriture des hommes et des femmes est basée sur l’hygiène.
Ils adoptent de préférence les aliments les plus propres à la nutrition
des muscles du corps et des fibres du cerveau. Ils ne font pas un repas
sans manger quelques bouchées de viande rôtie, soit de mouton, ours ou
bœuf;
quelques cuillerées de café ou autres liqueurs qui
surexcitent la sève de la pensée. Tout est combiné pour que les
plaisirs, même ceux de la table, ne soient pas improductifs ou nuisibles
au développement de l’homme et des facultés de l’homme. Chez eux tout
plaisir est un travail, et tout 153travail
est un plaisir. La fécondation du bonheur y est perpétuelle. C’est un
printemps et un automne continus de satisfactions. Les fleurs et les
fruits de la production, comme les fleurs et les fruits des tropiques, y
poussent en toute saison. Tel le bananier est le petit humanisphère qui
pourvoit au gîte et à la pâture du nègre marron, tel aussi
l’Humanisphère est le grand bananier qui satisfait aux immenses besoins
de l’homme libre. C’est à son ombre qu’il aspire à pleins poumons toutes
les douces brises de la nature et que, élevant sa prunelle à la hauteur
des astres, il en contemple tous les rayonnements.
Comme on doit le penser, il n’y a pas de médecins, c’est dire
qu’il n’y a pas de maladies. Qu’est-ce qui cause les maladies
aujourd’hui ? Les émanations pestilentielles d’une partie du globe
et, surtout, le manque d’équilibre dans l’exercice des organes humains.
L’homme s’épuise à un travail unique, à une jouissance unique. L’un se
tord dans les convulsions du jeûne, l’autre dans les coliques et les
hoquets de l’indigestion. L’un occupe son bras à l’exclusion de son
cerveau, l’autre son cerveau à l’exclusion de son bras. Les froissements
du jour, les soucis du lendemain contractent les fibres de l’homme,
arrêtent la circulation naturelle du sang et produisent des cloaques
intérieurs d’où s’exhalent le 154dépérissement
et la mort. Le médecin arrive, lui qui a intérêt à ce qu’il y ait des
maladies comme l’avocat a intérêt à ce qu’il y ait des procès, et il
inocule dans les veines du patient le mercure et l’arsenic;
d’une
indisposition passagère, il fait une lèpre incurable et qui se
communique de génération en génération. On a horreur d’une Brinvilliers,
mais vraiment qu’est-ce qu’une Brinvilliers comparée à ces
empoisonneurs qu’on nomme des médecins ? La Brinvilliers
n’attentait qu’à la vie de quelques-uns de ses contemporains;
eux,
ils attentent à la vie et à l’intelligence de tous les hommes jusque
dans leur postérité. Civilisés ! civilisés ! ayez des
académies de bourreaux si vous voulez, mais n’ayez pas des académies de
médecins ! Homme d’amphithéâtres ou d’échafauds, assassinez s’il le
faut le présent, mais épargnez au moins l’avenir !…
Chez les humanisphériens il y a équation dans l’exercice des
facultés de l’homme, et ce niveau produit la santé. Cela ne veut pas
dire qu’on ne s’y occupe pas de chirurgie ni d’anatomie. Aucun art,
aucune science n’y sont négligés. Il n’est même pas un humanisphérien
qui n’ait plus ou moins suivi ces cours. Ceux des travailleurs qui
professent la chirurgie exercent leur savoir sur un bras ou une jambe
quand un accident arrive. Quant aux indispositions, comme tous ont des
notions d’hygiène 155et
d’anatomie, ils se médicamentent eux-mêmes, ils prennent l’un un bol
d’exercice, l’autre une fiole de sommeil, et le lendemain, le plus
souvent tout est dit : ils sont les gens les plus dispos du monde.
Contrairement à Gall et à Lavater, qui ont pris l’effet pour la
cause, ils ne croient pas que l’homme naisse avec des aptitudes
absolument prononcées. Les lignes du visage et les reliefs de la tête ne
sont pas choses innées en nous, disent-ils;
nous naissons tous
avec le germe de toutes les facultés (sauf de rares exceptions, il y a
les infirmes du mental comme du physique, mais les monstruosités sont
appelées à disparaître en Harmonie), les circonstances extérieures
agissent directement sur elles. Selon que ces facultés se trouvent ou se
sont trouvées exposées à leur rayonnement, elles acquièrent une plus ou
moins grande croissance, se dessinent d’une telle ou telle autre
manière. La physionomie de l’homme reflète ses penchants, mais cette
physionomie est le plus souvent bien différente de celle qu’il avait
étant enfant. La crâniologie de l’homme témoigne de ses passions, mais
cette crâniologie n’a le plus souvent rien de comparable avec celle
qu’il avait au berceau. — De même que le bras droit exercé au détriment
du bras gauche, acquiert plus de vigueur, plus d’élasticité et aussi
plus de volume que son frère jumeau, 156si
bien que l’abus de cet exercice peut rendre un homme bossu d’une
épaule, de même aussi l’exercice exclusif donné à certaines facultés
passionnelles peut en développer les organes et rendre un homme bossu du
crâne. Les sillons du visage comme les bosses du crâne sont
l’épanouissement de nos sensations sur notre face, mais ne sont
nullement des stigmates originels. Le milieu dans lequel nous vivons et
la diversité des points de vue où sont placés les hommes, et qui fait
que pas un ne peut voir les choses sous le même aspect, expliquent la
diversité de la crâniologie et de la phrénologie chez l’homme, comme la
diversité de ses passions et de ses aptitudes. Le crâne dont les bosses
sont également développées est assurément le crâne de l’homme le plus
parfait. Le type de l’idéal n’est sans doute pas d’être bossu ni cornu.
Que de gens pourtant dans le monde actuel sont fiers de leurs bosses et
de leurs cornes ! Si quelque docte astrologue, au nom de la
prétendue science, venait dire que c’est le soleil qui s’échappe des
rayons, et non les rayons qui s’échappent du soleil, ma parole, il se
trouverait des civilisés pour le croire et des commis-professeurs pour
le débiter. Pauvre monde ! Pauvres corps enseignants ! Enfer
d’hommes ! Paradis d’épiciers !
Comme il n’y a là ni esclaves ni maîtres, ni chefs ni subordonnés, ni propriétaires ni 157déshérités,
ni légalité, ni pénalité, ni frontières ni barrières, ni codes civils
ni codes religieux, il n’y a non plus ni autorités civiles, militaires
et religieuses, ni avocats ni huissiers, ni avoués ni notaires, ni juges
ni policiers, ni bourgeois ni seigneurs, ni prêtres ni soldats, ni
trônes ni autels, ni casernes ni églises, ni prisons, ni forteresses, ni
bûchers ni échafauds;
ou, s’il y en a encore, c’est conservé dans
l’esprit-de-vin, momifié en grandeur naturelle ou reproduit en
miniature, le tout rangé et numéroté dans quelque arrière-salle de musée
comme des objets de curiosité et d’antiquité. Les livres même des
auteurs français, cosaques, allemands, anglais, etc., etc., gisent dans
la poussière et les greniers des bibliothèques : personne ne les
lit, ce sont des langues mortes du reste. Une langue universelle a
remplacé tous ces jargons de nations. Dans cette langue, on dit plus en
un mot que dans les nôtres on ne pourrait dire en une phrase. Quand par
hasard un humanisphérien s’avise de jeter les yeux sur les pages écrites
du temps des civilisés et qu’il a le courage d’en lire quelques lignes,
il renferme bientôt le livre avec un frémissement de honte et de
dégoût;
et, en songeant à ce qu’était l’humanité à cette époque de
dépravation babylonnienne et de constitutions civilitiques, il sent le
rouge lui monter au visage, comme une femme, jeune encore, 158dont
la jeunesse aurait été souillée par la débauche, rougirait, après
s’être réhabilitée, au souvenir de ses jours de prostitution.
La propriété et le commerce, cette affection putride de l’or,
cette maladie usurienne, cette contagion corrosive qui infeste d’un
virus de vénalité les sociétés contemporaines, et métallise
l’amitié et l’amour;
ce fléau du dix-neuvième siècle a disparu du
sein de l’humanité. Il n’y a plus ni vendeurs ni vendus. La communion
anarchique des intérêts a répandu partout la pureté et la santé dans les
mœurs. L’amour n’est plus un trafic immonde, mais un échange de tendres
et purs sentiments. Vénus n’est plus la Vénus impudique, mais la Vénus
Uranie. L’amitié n’est plus une marchande des halles caressant le
gousset des passants et changeant les mielleux propos en engueulements,
selon qu’on accepte ou refuse sa marchandise, c’est une charmante enfant
qui ne demande que des caresses en retour de ses caresses, sympathie
pour sympathie. Dans l’Humanisphère, tout ce qui est apparent est
réel : l’apparence n’est point un travestissement. La dissimulation
fut toujours la livrée des valets et des esclaves : elle est de
rigueur parmi les civilisés. L’homme libre porte au cœur la franchise,
cet écusson de la Liberté. La dissimulation n’est pas même une exception
parmi les humanisphériens.
Les artifices religieux, les édifices de la 159superstition
répondent chez les civilisés, comme chez les barbares, comme chez les
sauvages, à un besoin d’idéal que ces populations ne trouvant pas dans
le monde du réel, vont aspirer dans le monde de l’impossible. La femme
surtout, cette moitié du genre humain, plus exclue encore que l’autre
des droits sociaux, et reléguée, comme la Cendrillon, au coin du foyer
du ménage, livrée à ses méditations catéchismales, à ses hallucinations
maladives, la femme s’abandonne avec tout l’élan du cœur et de
l’imagination au charme des pompes religieuses et des messes à grand
spectacle, à toute la poésie mystique de ce roman mystérieux, dont le
beau Jésus est le héros, et dont l’amour divin est l’intrigue. Tous ces
chants d’anges et d’angesses, ce paradis rempli de lumières, de musique
et d’encens, cet opéra de l’éternité, dont Dieu est le grand maestro, le
décorateur, le compositeur et le chef d’orchestre, ces stalles d’azur
où Marie et Madeleine, ces deux filles d’Ève, ont des places
d’honneur;
toute cette fantasmagorie des physiciens sacerdotaux ne
peut manquer dans une société comme la nôtre d’impressionner vivement
la fibre sentimentale de la femme, cette fibre comprimée et toujours
frémissante. Le corps enchaîné à son fourneau de cuisine, à son comptoir
de boutique ou à son piano de salon, elle erre par la pensée, — sans
lest et 160sans
voilure, sans gouvernail et sans boussole, — vers l’idéalisation de
l’être humain dans les sphères parsemées d’écueils et constellées de
superstition du fluidique azur, dans les exotiques rêveries de la vie
paradisiaque. Elle réagit par le mysticisme, elle s’insurge par la
superstition contre ce degré d’infériorité sur lequel l’homme l’a
placée. Elle en appelle de son abaissement terrestre à l’ascension
céleste, de la bestialité de l’homme à la spiritualité de Dieu.
Dans l’Humanisphère, rien de semblable ne peut avoir lieu.
L’homme n’est rien plus que la femme, et la femme rien plus que l’homme.
Tous deux sont également libres. Les urnes de l’instruction volontaire
ont versé sur leurs fronts des flots de science. Le choc des
intelligences en a nivelé le cours. La crue des fluctueux besoins en
élève le niveau tous les jours. L’homme et la femme nagent dans cet
océan du progrès, enlacés l’un à l’autre. Les sources vives du cœur
épanchent dans la société leurs liquoreuses et brûlantes passions et
font à l’homme comme à la femme un bain savoureux et parfumé de leurs
mutuelles ardeurs. L’amour n’est plus du mysticisme ou de la bestialité,
l’amour a toutes les voluptés des sensations physiques et morales,
l’amour c’est de l’humanité, humanité épurée, vivifiée, régénérée,
humanité faite homme. L’idéal 161étant
sur la terre, terre présente ou future, qui voulez-vous qui l’aille
chercher ailleurs ? Pour que la divinité se promène sur les nuages
de l’imagination, il faut qu’il y ait des nuages, et sous le crâne
humanisphérien il n’y a que des rayons. Là où règne la lumière, il n’y a
point de ténèbres;
là où règne l’intelligence, il n’y a point de
superstition. Aujourd’hui que l’existence est une macération
perpétuelle, une claustration des passions, le bonheur est un rêve. Dans
le monde futur, la vie étant l’expansion de toutes les fibres
passionnelles, la vie sera un rêve de bonheur.
Dans le monde civilisé, tout n’est que masturbation et sodomie,
masturbation ou sodomie de la chair, masturbation ou sodomie de
l’esprit. L’esprit est un égout à d’abjectes pensées, la chair un
exutoire à d’immondes plaisirs. En ce temps-ci l’homme et la femme ne
font pas l’amour, ils font leurs besoins… En ce temps-là ce sera un
besoin pour eux que l’amour ! Et ce n’est qu’avec le feu de la
passion au cœur, avec l’ardeur du sentiment au cerveau qu’ils s’uniront
dans un mutuel baiser. Toutes les voluptés n’agiront plus que dans
l’ordre naturel, aussi bien celles de la chair que celles de l’esprit.
La liberté aura tout purifié.
Après avoir visité en détail les bâtiments de l’Humanisphère, où tout n’est qu’ateliers de 162plaisir
et salons de travail, magasins de sciences et d’arts et musées de
toutes les productions : après avoir admiré ces machines de fer
dont la vapeur ou l’électricité est le mobile, laborieuses multitudes
d’engrenages qui sont aux humanisphériens ce que les multitudes de
prolétaires ou d’esclaves sont aux civilisés;
après avoir assisté
au mouvement non moins admirable de cet engrenage humain, de cette
multitude de travailleurs libres, mécanisme sériel dont l’attraction est
l’unique moteur;
après avoir constaté les merveilles de cette
organisation égalitaire dont l’évolution anarchique produit
l’harmonie;
après avoir visité les champs, les jardins, les
prairies, les hangars champêtres où viennent s’abriter les troupeaux
errants par la campagne, et dont les combles servent de greniers à
fourrage;
après avoir parcouru toutes les lignes de fer qui
sillonnent l’intérieur et l’extérieur de l’Humanisphère, et avoir
navigué dans ces magnifiques steamers aériens qui transportent à vol
d’aigle les hommes et les produits, les idées et les objets d’un
humanisphère à un humanisphère, d’un continent à un continent, et d’un
point du globe à ses extrémités;
après avoir vu et entendu, après
avoir palpé du doigt et de la pensée toutes ces choses, — comment se
fait-il, me disais-je, en faisant un retour sur les civilisés, comment
se fait-il qu’on puisse vivre sous la Loi, ce Knout 163de
l’Autorité, quand l’anarchie, cette loi de la Liberté, a des mœurs si
pures et si douces ? Comment se fait-il qu’on regarde comme chose
si phénoménale cette fraternité intelligente, et comme chose normale
cette imbécillité
fratricide ?… Ah ! les phénomènes et les utopies ne sont des
phénomènes ou des utopies que par rapport à notre ignorance. Tout ce qui
pour notre monde est phénomène, pour un autre monde est chose tout
ordinaire, qu’il s’agisse du mouvement des planètes ou du mouvement des
hommes;
et ce qu’il y aurait de bien plus phénoménal pour moi,
c’est que la société restât perpétuellement dans les ténèbres sociales
et qu’elle ne s’éveillât pas à la lumière. L’autorité est un cauchemar
qui pèse sur la poitrine de l’Humanité et l’étouffe;
quelle
entende la voix de la Liberté, qu’elle sorte de son douloureux sommeil,
et bientôt elle aura recouvré la plénitude de ses sens, et son aptitude
au travail, à l’amour, au bonheur !
Bien que dans l’Humanisphère les machines fissent tous les plus
grossiers travaux, il y avait, selon moi, des travaux plus désagréables
les uns que les autres, il y en avait même qui me semblaient ne devoir
être du goût de personne. Néanmoins, ces travaux s’exécutaient sans
qu’aucune loi ni aucun règlement y contraignît qui que ce fût. Comment
cela ? me disais-je, moi qui ne voyais encore les choses 164que
par mes yeux de civilisé. C’était bien simple pourtant. Qu’est-ce qui
rend le travail attrayant ? ce n’est pas toujours la nature du
travail mais la condition dans laquelle il s’exerce et la condition du
résultat à obtenir. De nos jours, un ouvrier va exercer une
profession;
ce n’est pas toujours la profession qu’il aurait
choisi : le hasard plus que l’attraction en a décidé ainsi. Que
cette profession lui procure une certaine aisance relative, que son
salaire soit élevé, qu’il ait affaire à un patron qui ne lui fasse pas
trop lourdement sentir son autorité, et cet ouvrier accomplira son
travail avec un certain plaisir. Que par la suite, ce même ouvrier
travaille pour un patron revêche, que son salaire soit diminué de
moitié, que sa profession ne lui procure plus que la misère, et il ne
fera plus qu’avec dégoût ce travail qu’il accomplissait naguère avec
plaisir. L’ivrognerie et la paresse n’ont pas d’autre cause parmi les
ouvriers. Esclaves à bout de patience, ils jettent alors le manche après
la cognée et, rebuts du monde, ils se vautrent dans la lie et la
crasse, ou caractères d’élite, ils s’insurgent jusqu’au meurtre,
jusqu’au martyre, comme Alibaud, comme Moncharmont, et revendiquent
leurs droits d’hommes, fer contre fer et face à face avec l’échafaud.
Immortalité de gloire à ceux-là !…
Dans l’Humanisphère, les quelques travaux 165qui
par leur nature me paraissaient répugnants trouvent pourtant des
ouvriers pour les exécuter avec plaisir. Et la cause en est à la
condition dans laquelle ils s’exercent. Les différentes séries de
travailleurs se recrutent volontairement, comme se recrutent les hommes
d’une barricade, et sont entièrement libres d’y rester le temps qu’ils
veulent ou de passer à une autre série ou à une autre barricade. Il n’y a
pas de chef attitré ou titré. Celui qui a le plus de connaissance ou
d’aptitudes à ce travail dirige naturellement les autres. Chacun prend
mutuellement l’initiative, selon qu’il s’en reconnaît les capacités.
Tour à tour chacun donne des avis et en reçoit. Il y a entente amicale,
il n’y a pas autorité. De plus, il est rare qu’il n’y ait pas mélange
d’hommes et de femmes parmi les travailleurs d’une série. Aussi le
travail est-il dans des conditions trop attrayantes pour que, fut-il
répugnant par lui-même, on ne trouve pas un certain charme à
l’accomplir. Vient ensuite la nature des résultats à obtenir. Si ce
travail est en effet indispensable, ceux à qui il répugne le plus et qui
s’en abstiennent seront charmés que d’autres s’en soient chargés, et
ils rendront en affabilité à ces derniers, en laborieuses prévenances
d’autre part, la compensation du service que les autres leur auront
rendu. Il ne faut pas croire que les travaux les plus grossiers soient 166chez
les humanisphériens le partage des intelligences inférieures, bien au
contraire, ce sont les intelligences supérieures, les sommités dans les
sciences et dans les arts qui le plus souvent se plaisent à remplir ces
corvées. Plus la délicatesse est exquise chez l’homme, plus le sens
moral est développé, et plus il est apte à certains moments aux rudes et
âpres labeurs, surtout quand ces labeurs sont un sacrifice offert en
amour à l’humanité. J’ai vu, lors de la transportation de Juin, au fort
du Homet, à Cherbourg, de délicates natures qui auraient pu, moyennant
quelques pièces de monnaie, faire faire par un codétenu leur tour de
corvée, — et c’était une sale besogne que de vider le baquet aux
ordures, — et qui, pour donner satisfaction à leurs jouissances morales,
au témoignage intérieur de leur fraternité avec leurs semblables,
préféraient faire cette besogne eux-mêmes et dépenser à la cantine, avec
et pour leurs camarades de corvée, l’argent qui eût pu servir à les en
affranchir. L’homme véritablement homme, l’homme égoïstement bon,
est plus heureux de faire une chose pour le bien qu’elle procure aux
autres que de s’en dispenser en vue d’une satisfaction immédiate et
toute personnelle. Il sait que c’est un grain semé en bonne terre et
dont il recueillera tôt ou tard un épi. L’égoïsme est la source de
toutes les vertus. Les premiers 167chrétiens,
ceux qui vivaient en communauté et en fraternité dans les catacombes,
étaient des égoïstes, ils plaçaient leurs vertus à intérêts usuraires
entre les mains de Dieu pour en obtenir des primes d’immortalité
célestes. Les hurnanisphériens placent leurs bonnes actions en viager
sur l’Humanité, afin de jouir, — depuis l’extraction de leur naissance
jusqu’à l’extinction de leur vie, — des bénéfices de l’assurance
mutuelle. Humainement, on ne peut acheter le bonheur individuel qu’au
prix de l’universel bonheur.
Je n’ai pas encore parlé du costume des humanisphériens. Leur
costume n’a rien d’uniforme, chacun s’habille à sa guise. Il n’y a pas
de mode spéciale. L’élégance et la simplicité en est le signe général.
C’est surtout dans la coupe et la qualité des étoffes qu’en est la
distinction. La blouse, dite roulière, à manches pagodes, de toile pour
le travail, de drap eu de soie pour les loisirs;
une culotte
bretonne ou un pantalon large ou collant, mais toujours étroit du bas,
avec des bottes à revers par-dessus le pantalon ou de légers cothurnes
en cuir verni;
un chapeau de feutre rond avec un simple ruban ou
garni d’une plume, ou bien un turban;
le cou nu comme au Moyen
Age;
et les parements de la chemise débordant au cou et aux
poignets par-dessous la blouse, tel est le costume le plus en usage.
Maintenant, la 168couleur,
la nature de l’étoffe, la coupe, les accessoires diffèrent
essentiellement. L’un laisse flotter sa blouse, l’autre porte une
écharpe en ceinture, ou bien une pochette en maroquin ou en tissu,
suspendue à une chaîne d’acier ou à une bande de cuir et tombant sur la
cuisse. L’hiver, l’un s’enveloppe d’un manteau, l’autre d’un burnous.
Les hommes comme les femmes portent indifféremment le même costume.
Seulement, les femmes substituent le plus généralement une jupe au
pantalon, ornent leur blouse ou tunique de dentelles, leurs poignets et
leur cou de bijoux artistement travaillés, s’ingénient les coiffures les
plus capables de faire valoir les traits de leur visage;
mais
aucune d’elles ne trouverait gracieux de se percer le nez ou les
oreilles pour y passer des anneaux d’or ou d’argent et y attacher des
pierreries. Un grand nombre portent des robes à taille dont la
multiplicité des formes est à l’infini. Elles ne cherchent pas à
s’uniformiser les unes avec les autres, mais à se différencier les unes
des autres. Et il en est de même des hommes. Les hommes portent
généralement toute la barbe, et les cheveux longs et séparés sur le
sommet de la tête. Ils ne trouvent pas plus naturel ni moins ridicule de
se raser le menton que le crâne;
et dans leur vieillesse, alors
que la neige des années a blanchi leur front et engourdi leur vue, ils
ne 169s’épilent
pas plus les poils blancs qu’ils ne s’arrachent les yeux. Il se porte
aussi beaucoup de costumes divers, des costumes genre Louis XIII,
entre autres, mais pas un des costumes masculins ou crinolins de notre
époque. Les ballons dans lesquels naviguent sur terre les femmes de nos
jours sont réservés pour les steamers aériens, et les tuyaux en tôle ou
en soie noire ne servent de couvre-chef qu’au cervelet des cheminées. Je
ne sache pas qu’il soit un seul homme parmi les humanisphériens qui
voulût se ridiculiser dans la redingote ou l’habit bourgeois, cette
livrée des civilisés. Là on veut être libre de ses mouvements et que le
costume témoigne de la grâce et de la liberté de celui qui le porte. On
préfère la majesté d’un pli ample et flottant à la raideur bouffie de la
crinoline et à la grimace épileptique d’un frac à tête de crétin et à
queue de morue. L’habit, dit un proverbe, ne fait pas le moine. C’est
vrai dans le sens du proverbe. Mais la société fait son habit, et une
société qui s’habille comme la nôtre, dénonce, comme la chrysalide pour
sa coque, sa laideur de chenille à la clarté des yeux. Dans
l’humanisphère, l’humanité est loin d’être une chenille, elle n’est plus
prisonnière dans son cocon, il lui a poussé des ailes, et elle a revêtu
l’ample et gracieuse tunique, le charmant émail, l’élégante envergure
du papillon. — Prise dans le 170sens
absolu, l’enveloppe c’est l’homme : La physionomie n’est jamais un
masque pour qui sait l’interroger. Le moral perce toujours au physique.
Et le physique de la société actuelle n’est pas beau : combien
plus laid encore est son moral !
Dans mes excursions, je n’avais vu nulle part de cimetière. Et je
me demandais où passaient les morts, quand j’eus occasion d’assister à
un enterrement.
Le mort était étendu dans un cercueil à jour qui avait la forme
d’un grand berceau. Il n’était environné d’aucun aspect funèbre. Des
fleurs naturelles étaient effeuillées dans le berceau et lui couvraient
le corps. La tête découverte reposait sur des bouquets de roses qui lui
servaient d’oreiller. On mit le cercueil dans un wagon;
ceux qui
avaient le plus particulièrement connu le mort prirent place à sa suite.
Je les imitai.
Arrivé dans la campagne, à un endroit où était une machine en fer
érigée sur des degrés de granit, le convoi s’arrêta. La machine en
question avait à peu près l’apparence d’une locomotive. Un tambour ou
chaudière posait sur un ardent brasier. La chaudière était surmontée
d’un long tuyau à piston. On sortit le cadavre du cercueil, on
l’enveloppa dans son suaire, puis on le glissa par une ouverture en
tiroir dans le tambour. Le brasier était chargé 171de
le réduire en poudre. Chacun des assistants jeta alors une poignée de
roses effeuillées sur les dalles du monument. On entonna une hymne à la
transformation universelle. Puis chacun se sépara. Les cendres des morts
sont ensuite jetées comme engrais sur les terres de labour.
Les humanisphériens prétendent que les cimetières sont une cause
d’insalubrité, et qu’il est bien préférable de les ensemencer de grains
de blé que de tombeaux, attendu que le froment nourrit les vivants et
que les caveaux de marbre ne peuvent qu’attenter à la régénération des
morts. Ils ne comprennent pas plus les prisons funéraires qu’ils ne
comprendraient les tombes cellulaires, pas plus la détention des morts
que la détention des vivants. Ce n’est pas la superstition qui fait loi
chez eux, c’est la science. Ils n’ont que de la raison et point de
préjugés. Pour eux toute matière est animée;
ils ne croient pas à
la dualité de l’âme et du corps, ils ne reconnaissent que l’unité de
substance;
seulement, cette substance acquiert mille et mille
formes, elle est plus ou moins grossière, plus ou moins épurée, plus ou
moins solide on plus ou moins volatile. En admettant même, disent-ils,
que l’âme fût une chose distincte du corps, — ce que tout dénie, — il y
aurait encore absurdité à croire à son immortalité individuelle, à sa
personnalité éternellement compacte, à son immobilisation 172indestructible.
La loi de composition et de décomposition qui régit les corps, et qui
est la loi universelle, serait aussi la loi des âmes.
De même que, à la chaleur du calorique, la vapeur de l’eau se
condense dans le cerveau de la locomotive et constitue ce qu’on pourrait
appeler son âme, de même au foyer du corps humain, le bouillonnement de
nos sensations, se condensant en vapeur sous notre crâne, constitue
notre pensée et fait mouvoir, de toute la force d’électricité de notre
intelligence, les rouages de notre mécanisme corporel. Mais s’ensuit-il
que la locomotive, forme finie et par conséquent périssable, ait une âme
plus immortelle que son enveloppe ? Certes, l’électricité qui
l’anime ne disparaîtra pas dans l’impossible néant, pas plus que ne
disparaîtra la substance palpable dont elle est revêtue. Mais au moment
de la mort, comme au moment de l’existence, la chaudière comme la vapeur
ne sauraient conserver leur personnalité exclusive. La rouille ronge le
fer, la vapeur s’évapore;
corps et âmes se transforment
incessamment et se dispersent dans les entrailles de la terre ou sur
l’aile des vents en autant de parcelles que le métal ou le fluide
contient de molécules, c’est-à-dire à l’infini, la molécule étant pour
les infinitésimaux ce qu’est le globe terrestre pour les hommes, un
monde habité et en mouvement, une agrégation animée d’êtres 173imperceptibles,
susceptibles d’attraction et de répulsion, et par conséquent de
formation et de dissolution. Ce qui fait la vie, ou, ce qui est la même
chose, le mouvement, c’est la condensation et la dilatation de la
substance élaborée par l’action chimique de la nature. C’est cette
alimentation et cette déjection de la vapeur chez la locomotive, de la
pensée chez l’homme, qui agite le balancier du corps. Mais le corps
s’use par le frottement, la locomotive va au rebut, l’homme à la tombe.
C’est ce qu’on appelle la mort, et ce qui n’est qu’une métamorphose,
puisque rien ne se perd et que tout reprend forme nouvelle sous la
manipulation incessante des forces attractives.
Il est reconnu que le corps humain se renouvelle tous les sept
ans;
il ne reste de nous molécule sur molécule. Depuis la plante
des pieds jusqu’à la pointe des cheveux, tout a été détruit, parcelle
par parcelle. Et l’on voudrait que l’âme, qui n’est que le résumé de nos
sensations, quelque chose comme leur vivant miroir, miroir où se
reflètent les évolutions de ce monde d’infiniment petits dont le tout
s’appelle un homme;
l’on voudrait que l’âme ne se renouvelât pas
d’année en année et d’instant en instant;
qu’elle ne perdît rien
de son individualité en s’exhalant au-dehors, et n’acquît rien de
l’individualité des autres en en respirant les émanations ? Et
quand la mort, 174étendant
son souffle sur le physique, forme finie, vient en disperser au vent
les débris et en promener dans les sillons la poussière, comme une
semence qui porte en elle le germe de nouvelles moissons, l’on voudrait,
— vaniteuse et absurde inconséquence de notre part ! — que ce
souffle de destruction ne pût briser l’âme humaine, forme finie, et en
disperser au monde la poussière ?
En vérité quand on entend les civilisés se targuer de
l’immortalité de leur âme, on est tenté de se demander si l’on a devant
soi des fourbes ou des brutes, et l’on finit par conclure qu’ils sont
l’un et l’autre.
Nous jetons, disent les humanisphériens, la cendre des morts en
pâture à nos champs de culture, afin de nous les incorporer plus vite
sous forme d’aliment et de les faire renaître ainsi plus promptement à
la vie de l’humanité. Nous regarderions comme un crime de reléguer à
fond de terre une partie de nous-mêmes et d’en retarder ainsi
l’avènement à la lumière. Comme il n’y a pas à douter que la terre ne
fasse échange d’émanations avec les autres globes, et cela sous la forme
la plus subtile, celle de la pensée, nous avons la certitude que plus
la pensée de l’homme est pure, plus elle est apte à s’exhaler vers les
sphères des mondes supérieurs. C’est pourquoi nous ne voulons pas que ce
qui a appartenu à l’humanité soit 175perdu
pour l’humanité, afin que ces restes repassés à l’alambic de la vie
humaine, alambic toujours plus perfectionné, acquièrent une propriété
plus éthérée et passent ainsi du circulus humain à un circulus plus
élevé, et de circulus en circulus à la circulation universelle.
Les chrétiens, les catholiques mangent Dieu par amour pour la
divinité, ils communient en théophages. Les humanisphériens poussent
l’amour de l’humanité jusqu’à l’anthropophagie : ils mangent
l’homme après sa mort, mais sous une forme qui n’a rien de répugnant,
sous forme d’hostie, c’est-à-dire sous forme de pain et de vin, de
viande et de fruits, sous forme d’aliments. C’est la communion de
l’homme par l’homme, la résurrection des restes cadavériques à
l’existence humaine. Il vaut mieux, disent-ils, faire revivre les morts
que de les pleurer. Et ils activent le travail clandestin de la nature,
ils abrègent les phases de la transformation, les péripéties de la
métempsycose. Et ils saluent la mort, comme la naissance, ces deux
berceaux d’une vie nouvelle avec des chants de fête et des parfums de
fleurs. L’immortalité, affirment-ils, n’a rien d’immatériel. L’homme,
corps de chair, lumineux de pensée, comme tous les soleils se dissout
quand il a fourni sa carrière. La chair se triture et retourne à la
chair;
et la pensée, clarté projetée 176par
elle, rayonne vers son idéal, se décompose en ses rayons et y adhère. —
L’homme sème l’homme, le récolte, le pétrit et le fait lui par la
nutrition. L’humanité est la sève de l’humanité, et elle s’épanouit en
elle et s’exhale au-dehors, nuage de Pensée ou d’encens qui s’élève vers
les mondes meilleurs.
Telle est leur pieuse croyance, croyance scientifique basée sur
l’induction et la déduction, sur l’analogie. Ce ne sont pas, à vrai
dire, des croyants, mais des voyants.
Je parcourus tous les continents, l’Europe, l’Asie, l’Afrique,
l’Océanie. Je vis bien des physionomies diverses, je ne vis partout
qu’une seule et même race. Le croisement universel des populations
asiatiques, européennes, africaines et américaines (les
Peaux-Rouges);
la multiplication de tous par tous a nivelé toutes
les aspérités de couleur et de langage. L’humanité est une. Il y a dans
le regard de tout humanisphérien un mélange de douceur et de fierté qui a
un charme étrange. Quelque chose comme un nuage de fluide magnétique
entoure toute sa personne et illumine son front d’une auréole
phosphorescente. On se sent attiré vers lui par un attrait irrésistible.
La grâce de ses mouvements ajoute encore à la beauté de ses formes. La
parole qui découle de ses lèvres, tout empreinte de ses suaves pensées,
est comme 177un
parfum qui s’en émane. Le statuaire ne saurait modeler les contours
animés de son corps et de son visage, qui empruntent à cette animation
des charmes toujours nouveaux. La peinture ne saurait en reproduire la
prunelle et la pensée enthousiaste et limpide, pleine de langueur ou
d’énergie, mobiles aspects de lumière qui varient comme le miroir d’un
clair ruisseau dans son cours calme ou rapide et toujours pittoresque.
La musique ne saurait en modeler la parole, car elle ne pourrait
atteindre à son ineffabilité de sentiment;
et la poésie ne saurait
en traduire le sentiment, car elle ne pourrait atteindre à son
indicible mélodie. C’est l’être humain idéalisé, et portant dans la
forme et dans le mouvement, dans le geste et dans le regard, dans la
parole et dans la pensée l’empreinte de la plus utopique perfectibilité.
En un mot, c’est l’homme fait homme.
Ainsi m’est apparu le monde ultérieur;
ainsi s’est déroulée
sous mes yeux la suite des temps;
ainsi s’est relevée à mon
esprit l’harmonique anarchie : la société libertaire, l’égalitaire
et universelle famille humaine.
Ô Liberté ! Cérès de l’anarchie, toi qui laboures le sein
des civilisations modernes de ton talon et y sèmes la révolte, toi qui
émondes les instincts sauvages des sociétés contemporaines et greffes
sur leurs tiges les utopiques 178pensées
d’un monde meilleur, salut, universelle fécondatrice, et gloire à toi,
Liberté, qui portes en tes mains la gerbe des moissons futures, la
corbeille des fleurs et des fruits de l’Avenir, la corne d’abondance du
progrès social. Salut et gloire à toi, Liberté.
Et toi, Idée, merci de m’avoir permis la contemplation de ce
paradis humain, de cet Eden humanitaire. Idée, amante toujours belle,
maîtresse pleine de grâce, houri enchanteresse, pour qui mon cœur et ma
voix tressaillent, pour qui ma prunelle et ma pensée n’ont que des
regards d’amour;
Idée, dont les baisers sont des spasmes de
bonheur, oh ! laisse-moi vivre et mourir et revivre encore dans tes
continuelles étreintes;
laisse-moi prendre racine dans ce monde
que tu as évoqué;
laisse-moi me développer au milieu de ce
parterre d’humains;
laisse-moi m’épanouir parmi toutes ces fleurs
d’hommes et de femmes. Laisse-moi y recueillir et y exhaler les senteurs
de l’universelle félicité !
Idée, pôle d’amour, étoile aimantée, beauté attractive, oh !
reste-moi attachée, ne m’abandonne pas, ne me replonge pas du rêve
futur dans la réalité présente, du soleil de la liberté dans les
ténèbres de l’autorité;
fais que je ne sois plus seulement
spectateur, mais acteur de ce roman anarchique dont tu m’as donné le
spectacle. Ô toi par qui s’opèrent les miracles, 179fais retomber derrière moi le rideau des siècles, et laisse-moi vivre de ma vie dans l’humanisphère et l’humanisphérité !…
Enfant, me dit-elle, je ne puis t’accorder ce que tu désires. Le
temps est le temps. Et il est des distances que la pensée seule peut
franchir. Les pieds adhèrent au sol qui les a vus naître. La loi de la
pesanteur le veut ainsi. Reste donc sur le sol de la civilisation comme
sur un calvaire, il le faut. Sois un des messies de la régénération
sociale. Fais luire ta parole comme un glaive, Plonge-la nue et acérée
au sein des sociétés corrompues, et frappe à la place du cœur le cadavre
ambulant de l’Autorité. Appelle à toi les petits enfants et les femmes
et les prolétaires, et enseigne-leur par la prédication et par l’exemple
la revendication du droit au développement individuel et social.
Confesse la toute-puissance de la Révolution jusque sur les degrés de la
barricade, jusque sur la plate-forme de l’échafaud. Sois la torche qui
incendie et le flambeau qui éclaire. Verse le fiel et le miel sur la
tête des opprimés. Agite dans tes mains l’étendard du progrès idéal et
provoque les libres intelligences à une croisade contre les barbaresques
ignorances, Oppose la vérité au préjugé, la liberté à l’autorité, le
bien au mal. Homme errant, sois mon champion;
jette à la légalité
bourgeoisiale un sanglant défi;
combats avec le fusil et la plume,
avec le 180sarcasme
et le pavé, avec le front et la main;
meurs ou... Homme martyr,
crucifié social, porte avec courage ta couronne d’épines, mords l’éponge
amère que les civilisés te mettent à la bouche, laisse saigner les
blessures de ton cœur;
c’est de ce sang que seront faites les
écharpes des hommes libres. Le sang des martyrs est une rosée féconde,
secouons-en les gouttes sur le monde. Le bonheur n’est pas de ce siècle,
il est sur la terre qui chaque jour se révolutionne en gravitant vers
la lumière, il est dans l’humanité future !…
Hélas ! tu passeras encore par l’étamine de bien des
générations, tu assisteras encore à bien des essais informes de
rénovation sociale, à bien des désastres, suivis de nouveaux progrès et
de nouveaux désastres, avant d’arriver à la terre promise et avant que
toutes les craties et les archies aient fait place à l’an-archie. Les
peuples et les hommes briseront et renoueront encore bien des fois leurs
chaînes avant d’en jeter derrière eux le dernier maillon. La Liberté
n’est pas une femme de lupanar et qui se donne au premier venu. Il faut
la conquérir par de vaillantes épreuves, il faut se rendre digne d’elle
pour en obtenir le sourire. C’est une grande dame qui est fière de sa
noblesse, car sa noblesse lui vient du front et du cœur. La Liberté est
une châtelaine qui trône à l’antipode de la civilisation, elle y 181convie
l’Humanité. Avec la vapeur et l’électricité on abrège les distances.
Tous les chemins conduisent au but, et le plus court est le meilleur. La
Révolution y a posé ses rails de fer. Hommes et peuples, allez ! ! !
L’Idée avait parlé : je m’inclinai…
Fin de la deuxième partie.
182
Comment s’accomplira le progrès ? Quels
moyens prévaudront ? Quelle sera la route
choisie ? C’est ce qu’il est difficile de déterminer
d’une manière absolue. Mais quels que
soient ces moyens, quelle que soit la route, si
c’est un pas vers l’anarchique liberté, j’y applaudirai.
Que le progrès s’opère par le sceptre
arbitraire des tzars ou par la main indépendante
des républiques;
que ce soit par les
Cosaques de la Russie ou par les prolétaires
de France, d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Italie;
d’une manière quelconque que l’unité
se fasse, que la féodalité nationale disparaisse,
et je crierai bravo. Que le sol divisé en mille
fractions, s’unifie et se constitue en vastes
associations agricoles, ces associations fussent-elles
même, comme les sociétés de chemins
de fer, des exploitations usurières, et je crierai 183encore bravo. Que les prolétaires de la ville et
de la campagne s’organisent en corporations et
remplacent le salaire par le bon de circulation,
la boutique par le bazar, l’accaparement
privé par l’exhibition publique et le commerce
du capital par l’échange des produits;
qu’ils
souscrivent en commun à une assurance mutuelle
et fondent une banque de crédits réciproques;
qu’ils décrètent en germe l’abolition
de toute espèce d’usure et toujours je crierai
bravo. Que la femme soit appelée à tous les
bénéfices comme elle est appelée à toutes les
charges de la société;
que le mariage disparaisse;
que l’on supprime l’héritage et qu’on
emploie le produit des successions à doter chaque mère d’une pension pour l’allaitement et
l’éducation de son enfant;
qu’on ôte à la prostitution
et à la mendicité toutes chances de se
produire;
qu’on mette la pioche sur les casernes
et les églises, qu’on les rase, et qu’on édifie
sur leur emplacement des monuments d’utilité
publique;
que les arbitres se substituent aux
juges officiels et le contrat individuel à la loi;
que l’inscription universelle, telle que la
comprend Girardin, démolisse les prisons et
les bagnes, le Code pénal et l’échafaud;
que
les plus petites comme les plus lentes réformes
se donnent carrière, ces réformes eussent-elles
des écailles et des pattes de tortue, pourvu
qu’elles fussent des progrès réels et non des 184palliatifs
nuisibles, une étape dans l’Avenir et non un retour vers le Passé, et
des deux mains je les encouragerai de mes bravos.
Tout ce qui est devenu grand et fort a d’abord été chétif et
faible. L’homme d’aujourd’hui est incomparablement plus grand en
science, plus fort en industrie que ne l’était l’homme d’autrefois. Tout
ce qui commence avec des dimensions monstrueuses n’est pas né viable.
Les énormités fossiles ont précédé la naissance de l’homme comme les
sociétés civilisées précédent encore la création des sociétés
harmoniques. Il faut à la terre l’engrais des plantes et des animaux
morts pour la rendre productive, commet il faut à l’homme le détritus
des civilisations pourries pour le rendre social et fraternel. Le temps
récolte ce que le temps a semé. L’avenir suppose un passé et le passé un
avenir;
le présent oscille entre ces deux mouvements sans pouvoir
garder l’équilibre, et entraîné par un irrésistible aimant du côté de
l’attractif Inconnu. On ne peut rien indéfiniment contre le Progrès.
C’est un poids fatal qui entraînera toujours et malgré tout l’un des
plateaux de la balance. On peut bien le violenter momentanément, opérer
une secousse en sens inverse, lui faire subir une pression
réactionnaire;
la pression expirée, il ne reprend qu’avec plus de
force son inclinaison naturelle, et n’en affirme qu’avec plus de 185vigueur la puissance de la Révolution. Ah ! au
lieu de nous accrocher avec rage à la branche
du Passé, de nous y agiter sans succès et d’y
ensanglanter notre impuissance, laissons donc
le balancier social plonger librement dans
l’Avenir. Et, une main appuyée aux cordages,
les pieds sur le rebord du plateau sphérique, ô
toi, gigantesque aéronaute qui as le globe
terrestre pour nacelle, Humanité, ne te bouche
pas les yeux, ne te rejette pas à fond de cale,
ne tremble pas ainsi d’effroi, ne te déchire pas
la poitrine avec tes ongles, ne joins pas les
mains en signe de détresse : la peur est mauvaise
conseillère, elle peuple la pensée de
fantômes. Soulève, au contraire, le voile de
tes paupières et regarde, aigle, avec ta prunelle :
vois et salue les horizons sans bornes, les
profondeurs lumineuses et azurées de l’Infini,
toutes ces magnificences de l’universelle anarchie.
Reine, qui as pour fleurons à ta couronne
les joyaux de l’intelligence, oh ! sois digne de
ta souveraineté. Tout ce qui est devant toi
c’est ton domaine, l’immensité c’est ton empire.
Entres-y, humaine vétusté, montée sur le
globe terrestre, ton aérostat triomphal, et entraînée
par les colombes de l’attraction. Debout,
blonde souveraine, — mère, non plus
cette fois de l’enfant infirme d’un amour
aveugle et armé de flèches empoisonnées, mais
bien au contraire d’hommes en possession de 186tous leurs sens, d’amours lucides et armés d’un
esprit comme de bras productifs. Allons, Majesté,
arbore à ta proue ton pavillon de pourpre,
et vogue, diadème en tête et sceptre à la
main, au milieu des acclamations de l’Avenir !…
Deux fils de la Bourgeoisie, qui ont en partie
abdiqué leur éducation bourgeoise et ont fait
vœu de liberté, Ernest Cœurderoy et Octave
Vauthier, tous deux dans une brochure,
la Barrière du Combat, et l’un d’eux dans son
livre la Révolution dans l’homme et dans la société,
prophétisent la régénération de la société
par l’invasion cosaque. Ils se fondent,
pour formuler ce jugement, sur l’analogie
qu’ils voient exister entre notre société en
décadence et la décadence romaine. Ils affirment que
le socialisme ne s’établira en Europe
qu’autant que l’Europe sera une. Au point de
vue absolu, oui, ils ont raison d’affirmer que
la liberté doit être partout ou n’est nulle part.
Mais ce n’est pas seulement en Europe, c’est
par tout le globe que l’unité doit se faire avant
que le socialisme dans sa catholicité, étreignant
le monde entier de ses racines, puisse s’élever
assez haut pour abriter l’Humanité des sanglants
orages, et lui faire goûter les charmes
de l’universelle et réciproque fraternité. Pour
être logique, ce n’est pas seulement d’invasion
des Cosaques sur la France qu’il faudrait 187appeler, c’est aussi l’invasion des Cipayes de
l’Indoustan, des multitudes chinoises, mongoles
et tartares, des sauvages de la Nouvelle-Zélande
et de la Guinée, d’Asie, d’Afrique et
d’Océanie;
celle des Peaux-Rouges, des deux
Amériques et des Anglo-Saxons des États-Unis,
plus sauvages que les Peaux-Rouges;
ce
sont toutes ces peuplades des quatre parties
du monde qu’il faudrait appeler à la conquête
et à la domination de l’Europe. Mais non. Les
conditions ne sont plus les mêmes. Les moyens
de communication sont tout autres qu’ils n’étaient
du temps des Romains;
les sciences ont
fait un pas immense. Ce n’est pas seulement
des bords de la Neva ou du Danube que surgiront
désormais les hordes de Barbares appelées
au sac de la Civilisation, mais des bords
de la Seine et du Rhône, de la Tamise et du
Tage, du Tibre et du Rhin. — C’est du creux
sillon, c’est du fond de l’atelier, c’est charriant,
dans ses flots d’hommes et de femmes, la fourche
et la torche, le marteau et le fusil;
c’est
couvert du sarreau du paysan et de la blouse
de l’ouvrier;
c’est avec la faim au ventre et la
fièvre au cœur, mais sous la conduite de l’Idée,
cet Attila de l’invasion moderne;
c’est sous le
nom générique de prolétariat et en roulant ses
masses avides vers les centres lumineux de
l’utopique Cité;
c’est de Paris, Londres,
Vienne, Berlin, Madrid, Lisbonne, Rome, 188Naples, que, soulevant ses vagues énormes et
poussé par sa crue insurrectionnelle, débordera
le torrent dévastateur. C’est au bruit de cette
tempête sociale, c’est au courant de cette inondation
régénératrice que coulera la Civilisation
en décadence. C’est au souffle de l’esprit
novateur que l’océan populaire bondira de son
gouffre. C’est la tourmente des idées nouvelles
qui
• • • • • • • • • • • • • • • • •
passera avec son niveau de fer et de
feu sur les ruines
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
•
•
•
•
•
•
Ce n’est pas les ténèbres cette fois,
que les Barbares apportent au monde, c’est la
lumière. Les anciens n’ont pris du christianisme
que le nom et la lettre, ils en ont tué l’esprit;
les nouveaux ne confesseront pas absolument
la lettre, mais l’esprit du socialisme. Là
où ils pourront trouver un coin de terre sociale,
ils y planteront le noyau de l’arbre Liberté.
Ils y installeront leur tente, la naissante tribu
des hommes libres. De là ils projetteront les
rameaux de la propagande partout où elle
pourra s’étendre. Ils grandiront en nombre et
en force, en progrès scientifiques et sociaux. Ils
envahiront pied à pied, idée à idée, toute l’Europe,
du Caucase au mont Hécla et de Gibraltar
aux monts Oural. Les tyrans lutteront en 189vain. Il faudra que l’oligarchique Civilisation
cède le terrain à la marche ascendante de l’Anarchie
Sociale. L’Europe conquise et librement
organisée, il faudra que l’Amérique se
socialise à son tour. La république de l’Union,
cette pépinière d’épiciers qui s’octroie bénévolement
le surnom de république modèle et
dont toute la grandeur consiste dans l’étendue
du territoire;
ce cloaque où se vautrent et
croassent toutes les crapuleries du mercantilisme,
flibusteries de commerce et pirateries
de chair humaine;
ce repaire de toutes les
hideuses et féroces bêtes que l’Europe révolutionnaire
aura rejetées de son sein, dernier
rempart de la civilisation bourgeoise, mais
où, aussi, des colonies d’Allemands, de révolutionnaires
de toutes nations, établies à l’intérieur,
auront piqué en terre les jalons du
Progrès, posé les premières assises des réformes
sociales;
ce colosse informe, cette république
au cœur de minerai, au front de glace, au
cou goitreux, statue du crétinisme dont les
pieds posent sur une balle de coton et dont les
mains sont armées d’un fouet et d’une Bible;
harpie qui porte suspendus aux lèvres un
couteau et un revolver;
voleuse comme une
pie, meurtrière comme un tigre;
vampire aux
soifs bestiales et à qui il faut toujours des l’or
ou du sang à sucer… la Babel américaine enfin,
tremblera sur ses fondements. 190
Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest tonnera la foudre des
insurrections. La guerre prolétarienne et la guerre servile feront
craquer les États
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
• • • • • • • • • • • • • • • • •
La
monstrueuse Union Américaine, la République fossile, disparaîtra dans
ce cataclysme. Alors la République des États-Unis sociaux d’Europe
enjambera l’Océan et prendra possession de cette nouvelle conquête.
Noirs et blancs, créoles et peaux-rouges fraterniseront alors et se
fondront dans une seule et même race. Les régicides et les
prolétaricides, les amphibies du libéralisme et les carnivores du
privilège reculeront comme les caïmans et les ours devant le progrès de
la liberté sociale. Les gibiers de potence comme les fauves des forêts
redoutent le voisinage de l’homme. La fraternité libertaire effarouche
les hôtes de la Civilisation. Ils savent que là où le droit humain
existe il n’y a pas place pour l’exploitation. Aussi s’enfuiront-ils
jusqu’aux fins fonds des bayous, jusque dans les antres vierges des
Cordillères.
Ainsi le socialisme d’abord individuel, puis communal, puis
national, puis Européen, de ramification en ramification et
d’envahissement en envahissement, deviendra le 191socialisme universel. Et un jour il ne sera plus
question ni de petite République française, ni
de petite Union américaine, ni même de petits
États-Unis d’Europe, mais de la vraie, de la
grande, de la sociale République humaine,
une et indivisible, la République des hommes
à l’état libre, la République des individualités-unies
du globe.
Notes
- ← Quand
je dis « l’homme », il est bien entendu que je n’entends pas
parler de cet être masculin seulement, mais de l’un comme de l’autre
sexe, de l’être humain dans le sens le plus complet. C’est une
observation que je fais une fois pour toutes au lecteur. Pour moi,
l’humanité est l’humanité;
je n’établis aucune distinction
hiérarchique entre les sexes et les races, entre les hommes et les
femmes, entre les noirs et les blancs. La différence dans l’organisme
sexuel pas plus que la différence dans la couleur de l’épiderme ne
saurait être un signe de supériorité ou d’infériorité. Autant vaudrait
dire, parce qu’il y a des hommes dont les cheveux sont blonds et
d’autres dont les cheveux sont bruns, que cela constitue deux espèces
dans l’humanité et qu’il y a lieu d’affirmer la supériorité des bruns
sur les blonds. « L’égalité n’est pas l’uniformité ».
Text prepared by:
Source
Déjacque, Joseph. L’Humanisphère, Utopie Anarchique. New York, CS, 1858-1859. Wikisource, last edited 19 Jan. 2024,
fr. wikisource. org/ wiki/ L’Humanisphère, _utopie_anarchique/ Texte_entier. Accessed 10 May 2026.
Déjacque, Joseph.
L’Humanisphère: Utopie anarchique.
Bibliothèque des Temps Nouveaux, no. 14, Administration, Bruxelles, 1899.
Internet Archive, 8 Sept. 2008,
archive.org/ details/ lhumanisphre00djgoog/.
Accessed 11 May 2026.
L’Anthologie Louisianaise